Pr. Jean Costentin

Une émission sur TF2 le 6 avril (22h50 – 0h30) s’intitulait « Jeunesse en fumée ».
Avec une filmographie superbe, elle présentait les parcours chaotiques et pour certains
fracassés de jeunes s’étant adonnés au cannabis et, ce faisant, largement abimés. Bien
que libérés de ce piège on percevait leurs séquelles et l’énorme gâchis qu’avait été leur
adolescence. Ce reportage se terminait par des interviews, dont l’une de J.-P. Couteron
(présenté comme psychologue-clinicien et addictologue). Il décocha, avec son
psittacisme habituel, telle flèche du Parthe, qu’il fallait légaliser le cannabis, alors que ce
n’était pas le sujet de l’émission et que ce qu’on venait de voir ruinait totalement sa
déclaration ; il ajoutait, péremptoire, que l’escalade des drogues n’existe pas.
Evoquons les données qu’ignore Couteron en contestant l’escalade.
Parallèlement à la consommation du cannabis qui s’envole, c’est simultanément
celle de diverses autres drogues.


Un continuum dans la consommation des drogues est lié au fait que chacune
d’elles intensifie la libération de dopamine, le neuromédiateur du plaisir, dans une
structure cérébrale, le noyau accumbens / striatum ventral ; cette dopamine qui stimule
les récepteurs dopaminergiques D 2 de cette structure. L’expérimentateur qui a apprécié
l’effet d’une drogue, accroit sa dose et/ou la fréquence de son usage, s’arrêtant au niveau
où surviennent d’intenses effets adverses. Cet abus suscite une tolérance aux effets
recherchés. Quand le niveau de stimulation des récepteurs D 2 n’apporte plus au sujet le
plaisir désiré, il ne remplace pas cette drogue par une autre plus puissante, il y ajoute
une autre, puis deux, voire trois autres drogues. Ces poly toxicomanies sont devenues
très fréquentes. Au plaisir des premiers usages a fait place un besoin tyrannique qui
mobilise toute l’attention du toxicomane.

Deux publications récentes* montrent qu’à l’adolescence l’exposition au cannabis
/ THC, par un mécanisme épigénétique, accroît l’appétence ultérieure pour les
morphiniques, ainsi que pour la cocaïne. C’est le mécanisme neurobiologique qui sous
tend cette escalade. Elle correspond au fait bien connu que tous les cocaïnomanes,
comme tous les héroïnomanes, ont préalablement consommé du cannabis et, avant lui,
du tabac et de l’alcool. Si certains s’arrêtent en chemin, d’autres, de plus en plus
nombreux, continuent l’ascension de l’échelle des toxicomanies. Le nombre des
occupants des barreaux situés au dessus de celui du cannabis, s’accroit par débordement
du barreau cannabis.


Reconnaître cette escalade rend plus compliquée la légalisation du cannabis. Si
elle était obtenue, continuant de nier l’escalade, on devrait légaliser (successivement, ou
en bloc) toutes les drogues correspondant aux étapes de cette ascension. C’est déjà la
revendication explicite de plusieurs « addictologues » à contre-emploi.
« Toujours plus, toujours plus souvent, toujours plus fort » est le leitmotiv du
toxicomane. En France, à partir du vivier cannabique, qui compte 1.500.000 usagers
réguliers, s’est constitué, avec un gradient décroissant, une population de plus de
300.000 sujets devenus dépendants des substances opioïdes. Aux U.S.A., toujours
anticipateurs, une population alcoolisée par des spiritueux, largement imprégnée du
cannabis légalisé en de nombreux Etats, et exposée à la prescription inconsidérée de
morphiniques, ont été dénombrés l’an passé 64.000 décès par overdoses de
morphiniques.

Dans la varappe, l’escalade consiste à abandonner une prise quand on en saisit
une autre, or ce que l’on constate en matière de toxicomanies est pire que ce que
contestent nos contradicteurs : les « toxicos » n’abandonnent pas une drogue pour lui en
substituer une autre, ils ajoutent à la drogue qui ne les satisfait plus pleinement une,
deuxième, voire une troisième drogue. Pire que l’escalade contestée par Couteron (qui a
présidé durant 12 ans la Fédération addiction ne lui laissant pas le temps d’apprendre
cela), il s’agit de poly toxicomanies !

*Tomasiewicz et coll. Proenkephalin mediates the enduring effects of adolescent
cannabis exposure associated with adult opiate vulnerability. Biol. Psychiatry 2012; 72:
803-810.
Scherma et coll.  Cannabinoid exposure in rat adolescence reprograms the initial
behavioral, molecular, and epigenetic response to cocaine. Proc Natl Acad Sci U S A . 2020;
117: 9991–10002.