Preuve de la neurotoxicité du cannabis chez l’homme : une première mondiale !

Persistent cannabis users show neuropsychological decline from childhood to midlife. M. H. Meier et al.

Proceedings of the National Academy of Sciences (New York), August 27, 2012, doi: 10.1073/pnas. 1206820109.

Il s’agit de la première étude qui prouve la neurotoxicité du cannabis chez l’homme. On ne disposait jusqu’alors que de nombreux indicateurs péjoratifs sur les effets délétères du cannabis, mais sans que l’on puisse prouver sa neurotoxicité. Cependant, chez l’animal, des travaux avaient mis en évidence des altérations neurochimiques persistantes du cerveau au cours de la période correspondant à celle de l’adolescence chez l’homme.

Les participants à cette étude princeps (Dunedin en Nouvelle Zélande), ont été recrutés dans une cohorte de 1037 enfants de 3 ans suivis depuis leur naissance en 1972 et 1973 jusqu’à l’âge de 38 ans. L’évaluation neuropsychologique a été réalisée à 7, 9, 11 et 13 ans, avant le début de la consommation de cannabis (7 enfants ont consommé avant 13 ans), puis à 38 ans pour mesurer les effets d’un usage continu.

Le diagnostic de dépendance au cannabis au cours de l’année précédant l’interview a été établie au cours de 5 périodes à 18, 21, 26, 32 et 38 ans selon les critères du « Diagnostic and Statistical Manual of Mental  Disorders », en excluant les sujets ayant manqué 3 évaluations (3 % de la cohorte). Cinq groupes ont été constitués : un premier pour lequel le diagnostic de dépendance n’a pas été porté et qui n’a jamais consommé ; le second sans diagnostic de dépendance, mais qui aurait pu le devenir en raison d’une consommation déclarée ; les troisième, quatrième et cinquième groupes pour lesquels le diagnostic de dépendance a été porté à 1, 2 ou 3 reprises respectivement.

L’usage régulier de cannabis (défini par la consommation au moins 4 jours par semaine) estimé sur la base de la consommation déclarée au cours de l’année précédente a permis de constituer 5 groupes : ceux qui n’ont jamais consommé ; ceux qui en ont fait usage mais jamais régulier ; les 3 derniers groupes sont des consommateurs réguliers au cours d’une, de deux ou de trois des cinq périodes étudiées.

L’examen des résultats obtenus sur cette cohorte « Dunedin » montre :

  1. Un lien étroit entre un usage prolongé du cannabis et la baisse du quotient intellectuel (QI) :
Dépendance au cannabis

n

QI 7-13 ans

QI 38 ans

Variations du QI

Jamais diagnostiquée, pas d’usage

242

99,84

100,64

0,05

Jamais diagnostiquée, usage

479

102,32

101,25

-0,07

Diagnostiquée 1 fois

80

96,40

94,78

-0.11

Diagnostiquée 2 fois

35

102,14

99,67

-0,17

Diagnostiquée ≥ 3 fois

38

99,68

93.93

-0.38

Usage régulier de cannabis
Jamais consommé

242

99,84

100,64

0,05

Usage, jamais régulier

508

102,27

101,24

-0,07

Usage, régulier  1 période

47

101,42

98,45

-0,20

Usage, régulier 2 périodes

36

95,28

93,26

-0,13

Usage, régulier ≥ 3 périodes

41

96,00

90,77

-0,35

Ainsi, chez les sujets de 38 ans présentant une dépendance au cannabis diagnostiquée au moins à trois reprises, la baisse globale du QI est de -0,38, ce qui correspond à une perte de QI d’environ 6 points.

  1. L’atteinte neuropsychologique liée à la dépendance, évaluée par l’étude de cinq fonctions mentales, montre qu’elle touche principalement le fonctionnement exécutif (p < 0,0001), ainsi que la vitesse de traitement de l’information (p =  0,0003).
  2. La baisse du QI persiste chez les sujets dépendants poursuivant des études, tant dans la cohorte totale (p < 0,0001), que chez les sujets ayant acquis uniquement un diplôme d’études secondaires (p < 0,0009).
  3. Le cannabis chez les sujets présentant une dépendance, est associé à une perturbation neuropsychologique qui affecte la vie quotidienne. La réponse de l’entourage à un questionnaire destiné à l’évaluer, révèle principalement des problèmes cognitifs touchant à l’attention (p < 0,0001) et à la mémoire (p < 0,0001).
  4. Les adolescents sont particulièrement vulnérables, cela était bien admis, mais cette étude le prouve, puisque les enfants sont suivis depuis leur plus jeune âge. En effet, ceux qui ont été initiés tôt et chez lesquels le diagnostic de dépendance est établi avant l’âge de 18 ans auront davantage tendance à poursuivre leur consommation (p = 0,02). De plus, ces adolescents sont affectés par une baisse plus importante du QI que les sujets ayant débuté leur consommation à l’âge adulte. Cette baisse du QI est de 8 points en moyenne pour les adolescents dépendants avant l’âge de 38 ans.
  5. L’arrêt de la consommation de cannabis ne restaure pas complètement le fonctionnement neuropsychologique chez les sujets initiés à l’adolescence et qui ont poursuivi leur consommation.

Toutes ces constatations prouvent pour la première fois les effets neurotoxiques du cannabis chez l’homme.

Remarque : Il convient de souligner que cette étude ne semble pas comporter de biais. S’agissant de l’aspect déclaratif de la consommation objet du travail, les auteurs insistent sur le fait que les enfants de cette cohorte ont été convaincus au fil des ans de la garantie de confidentialité de leurs réponses, ce qui évite un éventuel biais de sous déclaration.

Professeur Jean-Pierre GOULLE

Faculté de Médecine & Pharmacie

De Rouen & Laboratoire de Toxicologie

Du Groupe Hospitalier du Havre