«HISTOIRE DU TRAFIC DE DROGUE», LES ÂMES CAMÉES

Diffusée sur Arte, la série documentaire retrace les relations complices entre Etats et trafiquants qui ont mené à l’industrialisation du marché et à l’émergence de barons.

Loin d’être l’apanage des seules organisations criminelles, le trafic de drogue est depuis longtemps un instrument aux mains des Etats. Ce prisme géopolitique sert de fil rouge à une passionnante série documentaire en trois épisodes diffusée sur Arte à partir du 31 mars, dont le premier est disponible en avant-première toute la journée de ce mardi sur le site de Libé. Une histoire méconnue dont l’origine remonte au XIXe siècle, lorsque la couronne britannique inondait la Chine d’opium pour renflouer ses caisses, et que la France le raffinait au cœur de Saigon pour rentabiliser sa présence en Indochine. Bien avant les mafias, les grandes puissances coloniales ont compris l’intérêt qu’elles pouvaient tirer du commerce de substances addictives. Dans leur sillage, les premiers laboratoires pharmaceutiques parviennent à mettre sur le marché la cocaïne dès 1884, puis l’héroïne, nouveau dérivé de l’opium garanti sans accoutumance, recommandé pour soigner l’asthme et la toux des nourrissons.

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Liens occultes

Si l’apparition de ces nouvelles drogues modifie radicalement le rapport aux corps en abolissant la douleur, elle va aussi entraîner une généralisation de l’addiction à l’échelle planétaire. Au début du XXe siècle, la prohibition accélère l’essor du marché noir et du crime organisé aux Etats-Unis, qui trouve de puissants appuis au sein de l’appareil d’Etat. Mais c’est surtout au cours de la guerre froide que les liens occultes entre trafic et grandes puissances vont nourrir les intérêts les plus troubles. A défaut d’être une question de santé publique, la drogue devient un enjeu stratégique majeur. En 1951, en pleine guerre d’Indochine, les services secrets français achètent eux-mêmes l’opium pour le revendre à la mafia corse, afin de financer une armée contre-insurrectionnelle de 40 000 hommes. La même année, la CIA soutient les soldats chinois du Kuomintang repliés en Birmanie, qui deviendront les principaux trafiquants du Sud-Est asiatique. Au nom de la sécurité nationale, Washington n’hésite pas à s’appuyer sur le trafic de drogue pour lutter contre l’ennemi communiste.

L’Amérique finira par payer cher ses ambiguïtés. Alors que le pays plonge sous LSD dans le Flower Power, la guerre du Vietnam offre un visage bien plus sombre de la jeunesse. A leur retour du front, un tiers des 500 000 soldats engagés sont accros à l’héroïne. En 1971, le président Richard Nixon enclenche un virage radical et déclare officiellement la guerre contre les drogues. Premier producteur mondial d’héroïne grâce aux chimistes de la French connexion, la France est dans le viseur des services américains, qui dépêchent à Marseille des agents de la DEA, la nouvelle agence antidrogue. En seulement cinq ans, la «French» est démantelée et 3 000 trafiquants sont interpellés. Mais les années 70 vont surtout être marquées par l’industrialisation du trafic. C’est l’ère des grands barons de la drogue, Pablo Escobar en Colombie, Felix Gallardo au Mexique, Toto Riina en Italie ou encore Khun Sa en Thaïlande, dont les images tournées au cœur de la jungle font partie des précieuses archives exhumées par Julie Lerat et Christophe Bouquet, coréalisateurs de la série documentaire. Fruit d’une enquête de deux ans entre l’Europe, le Mexique, la Colombie, la Thaïlande et la Birmanie, Histoire du trafic de drogue décrypte les rapports complexes entre Etats tout en mettant en lumière, bien au-delà de la corruption, les logiques structurelles inhérentes au système.

Un fumeur d’opium à Saigon, extrait d’Histoire du trafic de drogue. Photo Yami 2

Un demi-siècle après le discours martial de Nixon, la guerre contre les drogues a surtout révélé ses échecs patents et son bilan macabre. En Colombie, où les Etats Unis ont investi dans un plan ambitieux de 45 milliards de dollars pour éradiquer les plantations de coca, la production n’a jamais été si élevée. Au Mexique, où 40 000 personnes ont disparu ces dix dernières années sur fond de guerre des cartels, des associations continuent de fouiller inlassablement la terre dans l’espoir de retrouver les corps des victimes. Après des années d’occupation soviétique, puis américaine, l’Afghanistan produit toujours 80 % de l’héroïne mondiale. Loin de se tarir, le trafic de drogue ne fait que s’adapter à son environnement.

Bilan macabre

La chute d’El Chapo, le parrain du cartel de Sinaloa condamné à perpétuité aux Etats-Unis, pourrait préfigurer l’avènement d’une nouvelle génération de trafiquants. Au Mexique, des organisations criminelles seraient parvenues à synthétiser le fentanyl, médicament produit depuis les années 50 par l’industrie pharmaceutique sans la moindre fleur de pavot. Cette drogue entièrement synthétique, cent fois plus puissante que l’héroïne, tue plus de 30 000 personnes par an aux Etats-Unis, où la surprescription d’antidouleurs encouragée par les laboratoires a rendu des centaines de milliers de patients accros. «Il faut un certain nombre de camions de coke pour approvisionner le marché américain pendant un an, tandis qu’il suffit de charger une seule voiture pour approvisionner tout le marché des opioïdes en fentanyl», note une spécialiste américaine du crime organisé. Une révolution qui devrait à nouveau bouleverser la géopolitique des drogues.

Le premier épisode est en avant-première toute la journée de ce mardi 24 mars sur le site de Libération.

Emmanuel Fansten

Histoire du trafic de drogue de Julie Lerat et Christophe Bouquet.

Trois épisodes, disponible à partir du 31 mars sur Arte.

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