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Centre National de Prévention, d Etudes et de Recherches en Toxicomanies

Date

21 mai 2021

Un verre d’alcool augmente le risque immédiat de fibrillation atriale

Source

L’alcool aurait un effet quasi immédiat sur le rythme cardiaque en multipliant par deux le risque de survenue d’un épisode de fibrillation atriale dans les quatre heures suivantes.

Un verre d’alcool augmente le risque immédiat de fibrillation atrialeOLEGEVSEEV/ISTOCK



L’ESSENTIEL

  • Chaque augmentation de 0,1% de la concentration d’alcool dans le sang est associée à une probabilité environ 40% plus importante d’épisode de fibrillation atriale.
  • Pour les personnes buvant deux verres d’alcool, le risque de fibrillation atriale est trois fois plus important.

La consommation d’alcool a depuis longtemps été liée à des problèmes cardiaques. Des études ont notamment montré que les arythmies cardiaques augmentent avec la quantité d’alcool consommée ou encore qu’une consommation régulière de petites quantités augmente le risque de fibrillation atriale, indiquant que de ce point de vue qu’il vaut mieux se souler une fois plutôt que de boire régulièrement. Dans cette nouvelle recherche, présentée à l’occasion de la 70ème session scientifique annuelle de l’American College of Cardiology, les scientifiques de l’université de Californie à San Francisco avancent que consommer de l’alcool augmente de manière quasi-immédiate le risque de survenue d’un épisode de fibrillation atriale (FA), qui se caractérise par un rythme cardiaque irrégulier, souvent accéléré, pouvant provoquer palpitations, fatigue ou encore essoufflement. Avec le temps, cela peut conduire à une insuffisance cardiaque et un accident vasculaire cérébral, voire une démence si elle n’est pas traitée.

Plus la consommation est importante, plus le risque de FA augmente

Les données révèlent qu’un seul verre d’alcool multiplie par deux les risques de FA dans les quatre heures suivantes. Pour les personnes buvant deux verres, ce risque est trois fois plus important. Ces résultats ont été obtenus à l’aide d’un capteur d’alcool placé sur les chevilles des participants qui a permis de surveiller en temps réel leur consommation d’alcool. Celui-ci a indiqué que chaque augmentation de 0,1% de la concentration d’alcool dans le sang est associée à une probabilité environ 40% plus importante d’épisode de fibrillation atriale. Ces capteurs ont également démontré que la concentration totale d’alcool au fil du temps permet de prédire le risque de survenue d’une FA.

L’alcool est la drogue la plus consommée dans le monde et il y a encore beaucoup de choses que nous ne comprenons pas sur ce qu’elle fait à notre corps et, en particulier, à notre cœur, a avancé Gregory Marcus, cardiologue, professeur de médecine à l’université de Californie à San Francisco et auteur principal de l’étude. Sur la base de nos données, nous avons constaté que l’alcool peut fortement influencer la probabilité qu’un épisode de fibrillation atriale survienne dans les quelques heures après sa consommation, et que plus celle-ci est élevée, plus le risque d’avoir un événement cardiaque augmente.”

Une étude en temps réel

Cette étude a réuni 100 participants atteints de fibrillation atriale paroxystique, ou occasionnelle, qui a tendance à disparaître dans un court laps de temps. Ils étaient tous âgés de 64 ans en moyenne. Chacun de ces volontaires était équipé d’un moniteur cardiaque portable qui suivait en permanence leur rythme cardiaque et d’un capteur placé sur la cheville que les volontaires devaient actionner à chaque boisson alcoolisée consommée. Des prélèvements sanguins ont également été réalisés pour mesurer précisément la consommation d’alcool. Plus de la moitié des participants (56) ont eu un épisode de fibrillation atriale au cours de l’étude de quatre semaines. “Il s’agit de la première étude à démontrer et à quantifier objectivement la relation en temps réel entre la consommation d’alcool et les épisodes de fibrillation atriale, s’est félicité Gregory Marcus. Bien que cette étude se soit limitée aux personnes atteintes de fibrillation atriale occasionnelle, il est raisonnable d’extrapoler le fait que chez de nombreuses personnes, l’alcool peut être le principal déclencheur d’un premier épisode.”

Les chercheurs indiquent que d’autres facteurs peuvent jouer un rôle dans cette corrélation. Ils notent par exemple que les consommateurs d’alcool sont plus habitués à manger des aliments riches en sodium tandis que d’autres boivent de l’alcool à cause d’un sentiment de stress.

Des études contradictoires

Ces travaux vont également à l’encontre d’autres études qui ont rapporté un rôle potentiellement protecteur de l’alcool sur la santé cardiaque lorsqu’il est consommé avec modération. Une étude, également présentée à l’occasion de la la 70ème session scientifique annuelle de l’American College of Cardiology a notamment indiqué que boire modérément apaiserait le rythme cardiaque. “Il est communément admis que l’alcool est ‘bon’ ou ‘sain’ pour le cœur, d’après des études d’observation, mais cela concerne les maladies coronariennes et les crises cardiaques. Ces nouvelles données présentent un autre point de vue, concernant les risques globaux par rapport aux avantages de l’alcool consommée avec modération, a déclaré le cardiologue. Mais toutes les données se rejoignent et sont très claires : ceux qui boivent plus ont un risque plus élevé de crise cardiaque et de décès.”

Pour les chercheurs, ces résultats sont un bon exemple des effets différenciés de l’alcool en fonction des consommateurs. Ceux qui ne sont pas à haut risque des effets nocifs de l’alcool pourraient bénéficier d’une consommation modérée alors que pour ceux à risque, comme les participants de cette étude, boire modérément est mauvais pour leur cœur. Les chercheurs ont prévu de mener d’autres études pour identifier d’autres facteurs susceptibles d’influencer la relation entre l’alcool et la fibrillation atriale.

Pourquoi la dangerosité de l’alcool (et autres substances) est-elle autant sous-estimée par ses consommateurs ?

Bien que sa comsommation soit perçue comme anodine, l’alcool fait partie des drogues les plus dangereuses (avec l’héroïne et la cocaïne)
Bien que sa consommation soit perçue comme anodine, l’alcool fait partie des drogues les plus dangereuses (avec l’héroïne et la cocaïne) — © Michael Discenza / Unsplash
  • L’alcool est généralement perçu comme une drogue « douce » aux côtés de la caféine ou du tabac, selon notre partenaire The Conversation.
  • Or cet usage d’un vocabulaire spécifique tend à minimiser la dangerosité et les répercussions de la consommation d’’alcool.
  • L’analyse de ce phénomène a été menée par Jessica Simon, docteur en sciences psychologiques, et Étienne Quertemont, doyen de la faculté de psychologie, logopédie et sciences de l’éducation (tous deux à l’Université de Liège – Belgique).

S’il vous était demandé de lister toutes les drogues connues, vous évoqueriez probablement la cocaïne, l’ héroïne, l’ ecstasy et peut-être même les champignons hallucinogènes ou la nicotine. Mais peu d’entre vous citeront l’ alcool. Or l’alcool est bel et bien une drogue très répandue dans nos sociétés occidentales !

Au sens courant, une drogue est une substance psychotrope qui a des effets sur le système nerveux et entraîne des modifications de la perception, du comportement, de l’humeur, de la conscience, de la motivation ou du jugement. Et malheureusement, les répercussions du trouble lié à l’usage de substances sont telles que la prévention et le traitement sont des axes majeurs identifiés par l’Organisation des Nations Unies dans son programme des objectifs de développement durable (cible 3.5).
Dès lors, il est légitime de se demander quels sont les facteurs qui impactent notre perception de la dangerosité d’une drogue : les dangers perçus par le public ont-ils un lien avec ceux mis en avant par les experts ?

Des perceptions sans fondement scientifique

L’opinion publique distingue généralement parmi les substances psychotropes des drogues « dures » et « douces ». Ces catégories sont censées refléter la dangerosité relative de leur consommation. En caricaturant un peu, on retrouve dans la première les substances illicites comme la cocaïne, l’héroïne et certains hallucinogènes, et dans la seconde les substances légales comme la caféine, le tabac, l’alcool. Enfin, certaines substances – à l’instar du cannabis ou de l’ecstasy – font l’objet de débats publics incessants et d’opinions contradictoires quant à leur classement.

Cachets d’ecstasy « Red monkey » © T. Ahmed, Wikipedia CC BY-SA 2.0

Dans les faits, cette distinction très populaire entre drogues douces et dures ne repose sur aucune étude et ne reflète en rien la dangerosité réelle de ces différentes substances. En réalité, c’est l’usage et le contexte qui rendent une drogue plus ou moins dangereuse ou dommageable, et il semble plus opportun de parler d’un usage « doux » ou « dur » d’une drogue. Il y a donc bien une représentation sociale des drogues.

Cette représentation est d’une part déterminée par les contextes culturel et historique. Mais elle est aussi influencée par des enjeux économiques, plutôt que fondée sur une évaluation rigoureuse de la dangerosité relative des différentes substances. Or en dépit de cette absence de fondements rationnels, la distinction populaire entre drogues dures et douces influence considérablement les comportements de consommation, et en conséquence la santé publique.

Un vocabulaire qui minimise la dangerosité

L’usage d’un vocabulaire spécifique tend à minimiser la dangerosité et les répercussions de la consommation des substances les plus communes comme l’alcool ou la nicotine. On ne dira pas de vous que vous êtes un toxicomane si quotidiennement, vous buvez une bouteille de vin ou fumez un paquet de cigarettes. Et vous n’aurez pas l’impression de vous être drogué après avoir bu quelques bières à la terrasse d’un café. Tout au plus, vous penserez être saoul ou en état d’ébriété…

Gravure ancienne représentant des marins avinés © Clker-F-V-I/Pixabay

Ce vocabulaire spécifique adopté pour la consommation d’alcool ou de tabac a pour conséquence de modifier notre perception de la dépendance et de sa prise en charge. Ainsi, la consommation de drogues illicites est souvent considérée par le public comme une question de traitement de patients par des experts. Alors que le tabagisme ou l’abus d’alcool est plutôt perçu comme une mauvaise habitude dont l’utilisateur est capable de se défaire par lui-même.

La culture populaire véhiculée par les médias, les livres, les films ou la télévision influence elle aussi la perception de la dangerosité des drogues. Par exemple, la place donnée dans les médias aux effets négatifs des opioïdes peut amener à penser qu’ils sont plus dommageables que l’alcool ou la nicotine, alors qu’il n’en est rien. Et ce, d’autant plus que la consommation régulière d’alcool est largement banalisée dans les films et les séries télévisées d’aujourd’hui – l’alcool ayant remplacé le tabac depuis une trentaine d’années pour évoquer les moments de détente et de convivialité.

L’impact de la législation

La perception de la dangerosité des drogues est également influencée par la législation en vigueur. Selon les pays, certaines drogues sont considérées comme légales, quand d’autres sont tolérées ou interdites par la loi.

En Europe, on peut ainsi consommer alcool et nicotine (bien que les législations soient plus ou moins restrictives selon les pays), alors que la consommation, la détention, la production et la vente de cocaïne, d’ecstasy ou d’héroïne sont strictement interdites et passibles de poursuites pénales. Ajoutons que la législation peut évoluer. Au cours des dix dernières années, le cannabis a ainsi été légalisé au Canada, en Afrique du Sud, en Uruguay et dans certains États des États-Unis, mais aussi dépénalisé dans beaucoup d’autres pays.

Législation du cannabis en Europe en 2012 © H. Salomé, Wikipedia CC BY-SA 3.0

Assez légitimement, tout un chacun tend à considérer que les drogues les plus dangereuses doivent être interdites, quand celles dont la dangerosité est limitée peuvent être autorisées (ou tolérées). Problème : on peut alors être porté à croire qu’une drogue autorisée n’est pas ou peu dangereuse. Or la réalité est toute autre…

Vers une évaluation objective

Plusieurs approches ont été développées pour mesurer et comparer la dangerosité réelle de différentes drogues.

Des chercheurs britanniques ont ainsi proposé à différents experts de la toxicomanie – des chimistes, des pharmacologues, des médecins, des psychiatres, des épidémiologistes, des policiers, etc. – d’évaluer la dangerosité de chaque drogue, en s’appuyant sur plusieurs critères (risque d’overdose, de dépendance physique, de blessures corporelles ou de troubles intrafamiliaux). Une équipe suédoise s’est quant à elle focalisée sur la toxicité des drogues pour établir ce classement. Enfin, des chercheurs allemands proposent d’établir un rapport entre le seuil toxicologique (la dose maximale estimée sans effet indésirable observé) et la quantité typiquement consommée par un utilisateur : plus ce ratio serait faible, plus le risque serait grand.

Estimation de la dangerosité de différentes drogues pour le consommateur lui-même et pour les autres © J. Simon & É. Quertemont d’après Nutt et Al. (2010)

Bien que différentes, ces approches sont assez unanimes sur le classement des substances les plus communes. L’alcool se range dans la catégorie des drogues les plus dangereuses, avec l’héroïne et la cocaïne. Le tabac se situe quant à lui à des niveaux intermédiaires, et le cannabis fait partie des drogues les moins dangereuses.

Le classement des experts, quel qu’il soit, n’est toutefois que très faiblement corrélé à la dangerosité perçue par l’opinion publique ou aux législations en vigueur dans les pays occidentaux. Alors même que l’opinion publique, comme nous l’avons déjà souligné, est largement influencée par les législations en vigueur. C’est le cas, notamment, pour des substances légales comme l’alcool, dont la dangerosité semble largement sous-estimée.

Enfin, il faut noter que la perception du danger tend à diminuer chez les consommateurs d’une substance et dépend de l’expérience qu’ils font du produit.

Faire changer les mentalités…

L’abus de substances est un problème mondial de santé publique. Et il n’est pas traité à la hauteur des coûts sanitaires et sociaux engendrés – pour information, en Belgique, ils ont été évalués à 1,19 % du produit intérieur brut.

En outre, il est frappant de constater le peu de réactions publiques et politiques face à la mortalité attribuée à la consommation d’alcool : d’après l’Organisation mondiale de la santé, elle est responsable chaque année de plus de 3 millions de décès.

Évolution du nombre total de décès pour les 3 causes directement liées à l’alcool de 1982 à 2015 © OFDT, INSERM/CépiDc

La mise en place d’une politique sanitaire à la hauteur des défis posés par l’abus de substances psychotropes passe néanmoins par une évolution des représentations sociales liées aux différentes drogues. Or changer des mentalités ancrées dans un contexte culturel et historique est loin d’être un objectif facile à atteindre.

Pour y parvenir, il faut naturellement miser sur des campagnes de prévention. De ce point de vue, il y aurait tout intérêt à s’appuyer sur des initiatives comme l’enquête mondiale sur les drogues. S’appuyant sur des questionnaires anonymes proposés en ligne à quelque 130.000 participants dans une quarantaine de pays, l’édition de 2018 est en effet parvenue à plusieurs constats.

Notant que bon nombre de personnes, en particulier les jeunes femmes de moins de 25 ans, ignoraient tout des liens entre consommation d’alcool et augmentation du risque de cancer, cette enquête montre que 40 % des participants boiraient moins si on leur indiquait que cela diminue le risque de cancers. Les messages portant sur les calories, la santé cardiaque et la violence s’avèrent également pertinents. Mais à l’inverse, l’argument selon lequel l’alcool même à faible dose ne présente aucun atout pour la santé n’inspire pas confiance. Comme l’affirment les rapporteurs de l’enquête, ceci témoigne non seulement de l’influence du lobbying de l’alcool, mais aussi de l’importance de sensibiliser les gens à une consommation responsable.

On le voit, pour faire évoluer la perception de la dangerosité des drogues, étape indispensable vers un changement des comportements, des modifications de la législation sont peut-être nécessaires. Mais une telle évolution passe surtout par la mise en œuvre d’une politique d’information et de prévention cohérente.

Avec, par exemple, des campagnes de prévention dans les écoles, des campagnes de sensibilisation auprès des automobilistes, des messages de sensibilisation sur les bouteilles d’alcool, etc. PLANÈTE Changement climatique : Un café « oublié » pourrait bientôt remplacer l’arabica et le robusta SANTÉ Cancer du poumon : Pourquoi l’hérédité peut (parfois) augmenter le risque de développer la maladie

Cette analyse a été rédigée par Jessica Simon, docteur en sciences psychologiques, et Étienne Quertemont, doyen de la faculté de psychologie, logopédie et sciences de l’éducation (tous deux à l’Université de Liège – Belgique), avec l’aimable contribution de Michelle Heck.
L’article original a été publié sur le site de The Conversation.

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