Consommation de tabac, d’alcool et de cannabis à la fin de l’adolescence en fonction de la situation familiale et du niveau socio-économique – Impact du niveau éducatif sur les consommations à l’âge adulte – Recommandations

Pr Jean-Pierre Goullé

Une très intéressante étude1 a été menée, chez des adolescents de 17 ans, à partir des résultats de l’Enquête sur la santé et les consommations lors de l’appel de préparation à la défense (ESCAPAD) conduite par l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT). Il s’agit de l’exploitation de la dernière enquête ESCAPAD réalisée en 2017, portant sur près de 40.000 adolescents des deux sexes dont l’objectif était d’apprécier l’impact du milieu familial (niveau socio-économique et situation familiale) sur leur consommation de tabac, d’alcool et de cannabis. La moitié vivaient dans une famille éclatée ou recomposée. Ils étaient élevés par une mère seule (15%), un parent et un beau-parent (10%), un père seul (3%), connaissaient une garde partagée (6%), ou une autre situation (9%).

Les critères de consommation utilisés ont été ceux de l’OFDT. La « beuverie express » ou binge drinking est définie par le fait d’avoir bu, au cours du mois précédent, en une occasion, au moins cinq unités alcooliques, correspondant à 50 g d’alcool pur. Le tabagisme quotidien consiste à fumer au moins une cigarette par jour pendant le mois écoulé. Quant à l’usage régulier du cannabis, il correspond à la consommation d’au moins 10 joints lors des 30 derniers jours. Globalement le tabagisme quotidien était le fait de 25% des adolescents de 17 ans, la « beuverie express » concernait 16% d’entre eux et la consommation régulière de cannabis 7%. Si la prévalence du tabagisme quotidien était pratiquement identique chez les garçons et chez les filles, la « beuverie express » et l’usage régulier du cannabis était deux fois plus fréquent chez les garçons que chez les filles.

L’analyse des résultats de l’enquête montre que la prévalence estimée du tabagisme quotidien, comparativement au niveau socio-économique, a tendance à progresser légèrement lorsque le niveau socio-économique parental diminue (le ratio de prévalence augmente à 1,2 puis à 1,3 pour les plus modestes). Pour la « beuverie express », le phénomène inverse a été constaté. En ce qui concerne le cannabis, aucune différence notable n’a été trouvée quel que soit le niveau socio-économique familial.

Dans les familles éclatées ou recomposées, la situation familiale influe de manière notable sur la consommation des trois drogues. Ainsi le tabagisme quotidien est 1,5 à 1,8 fois plus fréquent chez les adolescents vivant avec une mère seule, un parent et un beau-parent, un père seul, ou en garde partagée. Chez ces mêmes adolescents, la « beuverie express » est également 1,3 à 1,4 fois plus fréquente que ceux vivant dans une famille non éclatée. Quant à l’usage régulier de cannabis il est 1,8 à 2,3 fois plus fréquent dans les familles éclatées ou recomposées.

Cette enquête confirme ce qui avait déjà été constaté, à savoir que les adolescents issus de ces familles sont plus enclins à expérimenter et à consommer régulièrement des substances psychoactives

Parvenus à l’âge adulte, l’usage de ces drogues est significativement influencé par le niveau éducatif. En effet, les enquêtes de prévalence réalisées montrent en ce qui concerne leur usage, que les ouvriers et les employés sont de plus gros consommateurs que les cadres, tandis que les professions intermédiaires occupent une position également intermédiaire2.

Afin de prévenir la consommation de ces drogues, l’Académie nationale de médecine a formulé des recommandations3 :

1) augmenter significativement les enseignements consacrés aux sciences de la vie et de la terre dans le système éducatif, afin d’intégrer dès l’école primaire et jusqu’à l’université, une information régulière sur les dangers encourus ;

2) promouvoir des actions collectives de sensibilisation, de prévention et d’information sur les risques de ces substances psychoactives ;

3) maintenir l’interdiction du cannabis, rendre dissuasif l’accès au tabac en poursuivant l’augmentation des prix, en faisant respecter l’interdiction de vente de l’alcool et du tabac aux mineurs, et en limitant leur publicité et promotion ;

4) donner explicitement mission aux médecins scolaires et universitaires, avec le concours des infirmières, d’assurer un repérage médical des sujets consommateurs de produits addictifs ; afin de les orienter vers une prise en charge médicale adaptée.

Article rédigé à la demande des Prs Michel, Debré et Parodi de l’Académie de médecine, suite à la dernière lettre du CNPERT

1 – Use of tobacco, alcohol and cannabis in late adolescence: roles of family living arrangement and socioeconomic group. Khlat et al. BMC Public Health,2020, 20:1356   

2 – Palle C. Synthèse de la revue de littérature sur les consommations de substances psychoactives en milieu professionnel. Observatoire français des drogues et toxicomanies, note 2015-05, 12pp.

3 – Goullé J.-P., Morel F. Consommation de drogues licites et illicites chez l’adolescent : une situation alarmante qui impose une prévention précoce. Bull Acad Natl Med, 2020, 204:4-15