Mardi 10 octobre 2023
Les troubles de l’usage de l’alcool ont un coût humain et social très important. Une récente étude dévoile les premiers résultats d’une thérapie génique chez l’animal. Si des nouveaux traitements innovants voient le jour, encore trop peu de patients sont correctement pris en charge.
Les troubles d’usage de l’alcool concernent 5 millions de personnes en France, à des degrés de sévérités variables. Côté arsenal thérapeutique, toute prise en charge commence avec une psychothérapie. Ensuite, pour les cas les plus sévères, il y a une pharmacothérapie associée, donc des médicaments. Cinq traitements sont ainsi couramment utilisés dans notre pays : trois visent à maintenir l’abstinence et deux réduisent la consommation d’alcool — parce que oui, toutes les stratégies thérapeutiques ne sont pas basées sur l’absence totale de la consommation d’alcool, on peut passer d’un objectif à l’autre.
Des nouvelles stratégies thérapeutiques
À côté de ces médicaments classiques, on cherche soit d’autres molécules comme des psychédéliques, ou carrément de nouvelles approches. C’est le cas de cette étude qui dévoilent les premiers résultats d’une thérapie génique, pour l’instant chez l’animal.
Une stratégie intéressante selon Mickaël Naassila, directeur du groupe de recherche sur l’alcool de l’Université de Picardie et de l’INSERM : « C’est une option très intéressante qu’on connaît depuis très longtemps, depuis les années 2000, il y a plus de 20 ans, qu’on a commencé à faire des expériences notamment chez l’animal et on joue maintenant très très bien comme ça en injectant des virus. On peut aller comme ça surexprimer ou bien diminuer l’expression d’un gène codant une protéine d’intérêt dans une nourriture cérébrale bien ciblée. »
Et dans le cadre de cette étude en particulier, c’est un défaut de dopamine qui est corrigé : « L’hypothèse testée, qui est bien connue dans l’addiction à l’alcool, c’est une hypodopaminergie. Il y a un circuit cérébral de la récompense qui joue un rôle très important dans les effets plaisants, renforçants, mais aussi dans des choses beaucoup plus complexes, dans la motivation à consommer, ou dans les réponses à des stimuli extérieurs qui viennent déclencher la consommation. Donc il y a cette hypodopaminergie, et là, c’est exactement ce qu’ont testé les auteurs chez le singe, ils ont utilisé un virus, qui a la particularité d’aller s’intégrer dans le génome et d’aller ici exprimer une protéine qui est un facteur de croissance et qui a comme particularité d’aller booster, d’aller activer ces neurones dopaminergique. »
L’avantage de cette thérapie génique, par rapport à un médicament classique, c’est que cet état d’hypodopaminergie va être corrigé sur le long terme puisque le petit morceau de gène va s’exprimer de manière durable dans l’organisme. Résultats, les déficits en dopamine sont bien corrigés et ces singes, devenus accros à l’alcool, ne font pas de rechute pendant plusieurs mois. Pour l’instant, ce ne sont que des résultats chez le primate qui restent à confirmer chez l’humain.
Des traitements qui n’arrivent pas jusqu’aux patients
Le problème majeur dans ces traitements, ce n’est pas qu’on en manque — il y a plein qui fonctionne bien — mais en réalité, c’est qu’on ne les utilise pas suffisamment.
Mickaël Naassila : « Effectivement, c’est dramatique. On parle en France beaucoup de choses superficielles, mais sur l’alcool, on ne parle pas de choses essentielles. Les choses essentielles, c’est que c’est une des toutes premières causes d’hospitalisation en France. Donc dans les troubles de l’usage d’alcool, la consommation excessive et l’impact sur la santé est très fréquente. »
Seulement 10 à 20 % des personnes concernées par ces troubles de l’usage de l’alcool seront finalement soignées. « 20 % c’est très faible, c’est-à-dire que c’est une des maladies pour lesquelles vous avez le plus de chance, ou ici plus de risque, de ne pas être diagnostiqué et être pris en charge. Donc effectivement, on peut développer tous les meilleurs traitements du monde, si on ne repère pas cette problématique, si on ne forme pas tous les professionnels de santé au repérage et à la prise en charge de cette pathologie, on n’avancera pas du tout et on ne donnera pas accès au meilleur traitement à tous les patients. »
Un immense problème culturel
En cause, d’abord, un défaut de formation, on ne sait pas bien repérer ces troubles de l’usage de l’alcool. Ensuite, une stigmatisation encore très forte, les personnes qui en souffrent éprouvent de la honte et n’osent pas parler. Et troisième et dernière raison : un immense problème culturel.
En France, la consommation d’alcool est banalisée et cela se ressent dans les campagnes de prévention, dans lesquelles l’accent est mis non pas sur la substance, l’alcool, mais sur les comportements liés à son usage. Et ce qui crée la polémique aussi, ce sont celles qui ne verront pas le jour. Avant l’été, le ministère de la Santé a retoqué deux campagnes de prévention, dont l’une devait être diffusée pendant la Coupe du monde de rugby, et sans parler des pressions que subissent les décideurs politiques. C’est ici que la lutte contre les troubles de l’usage de l’alcool échappe un peu à la science et à la recherche.
Pour finir, il faut rappeler que le coût humain et social de l’alcool est faramineux : l’alcool coûte chaque année 100 milliards d’euros à la société et fait plus de 40 000 décès.
Source : Radio France