Docteure Caroline Le Lan addictologue au CHU de Rennes.
Selon un sondage OpinionWay pour la Ligue contre le cancer, 70 % des parents trouvent acceptable de faire goûter de l’alcool aux mineurs pendant les fêtes de fin d’année. 30 % estiment même qu’il est possible d’en servir à des adolescents de moins de quinze ans. Un sujet qui n’est pas à prendre à la légère pour la docteure Caroline Le Lan, addictologue au CHU de Rennes, invitée de France Bleu Armorique.
« On est dans un pays où effectivement, c’est très culturel de boire de l’alcool » reconnait la docteure Caroline Le Lan. « Donc les chiffres de ce sondage ne sont pas très surprenants, mais néanmoins ils interrogent. L’alcool chez les enfants, chez les adolescents, ça reste quand même quelque chose qu’il ne faut pas banaliser. Les enfants ont un système cérébral qui n’est pas mature, avec probablement une sensibilité à toutes les substances, qui est beaucoup plus importante. Avec aussi un circuit de la récompense qui n’est pas du tout mature.
Et donc ce qui est important, c’est de retarder l’âge de la première expérimentation. Des études ont montré que plus tôt on va prendre une substance, plus on a un risque d’installer un trouble de l’usage ou même une maladie à l’âge adulte. Ça ne veut pas dire que ça va arriver. mais c’est un risque qui augmente si on commence les consommations de manière très très précoce ».
La docteure Caroline Le Lan rappelle aussi que « médicalement parlant, le cerveau n’est pas mature avant 20 ou 25 ans ». Le danger explique l’addictologue du CHU de Rennes, c’est la mise en place d’une addiction, souvent liée à un environnement. « Plus on va côtoyer des adultes qui vont avoir des consommations importantes d’alcool, plus on a un risque d’installer des troubles de l’usage ».
La professionnelle bretonne rappelle aussi que la consommation excessive d’alcool est aussi dangereuse pour les adultes. De manière générale, il ne faut pas boire « plus de deux verres par jour et pas tous les jours, et maximum quatre verres par occasion ».
Au delà du risque de se blesser car on est ivre, à plus long terme, cela peut entrainer des problèmes de santé graves.
« Des cancers bien sûr, et les problèmes hépatiques, neurologiques. Mais ça, c’est sur des consommations quotidiennes et sur du long terme » précise Caroline Le Lan.
Un « appel à l’occasion des fêtes », et une « demande récurrente ». Alors que les Français boivent en moyenne leur premier verre à l’âge de 14 ans, Addictions France et la Ligue contre le cancer alertent ce lundi sur les dangers de la consommation d’alcool chez les adolescents.
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Les deux associations ont chacune mené leur enquête, et les chiffres sont éloquents. Quatre parents sur dix déclarent par exemple avoir déjà fait goûter une boisson alcoolisée à leur adolescent, 55 % des Français jugent acceptable que des mineurs consomment de l’alcool à partir de 15 ans et 70 % d’entre eux estiment possible de les laisser boire lors des fêtes de fin d’année.
« C’est un danger, rappelle Bernard Basset, président d’Addictions France et médecin spécialiste en santé publique. On banalise la consommation d’alcool chez les jeunes, alors que ce n’est pas du tout anodin. Les enfants sont habitués dès l’âge de 14 ans à cette norme sociale qui veut que l’on consomme de l’alcool dès que c’est la fête. »
Une banalisation qui se double d’une grande facilité d’accès, malgré l’interdiction de vente d’alcool aux mineurs. Addictions France a ainsi envoyé des clients mystères mineurs tester 42 commerces en Loire-Atlantique. Seul un établissement a refusé de leur fournir de l’alcool.
« Les adolescents peuvent se procurer de l’alcool sans problème et la consommation d’alcool en milieu familial est fortement répandue, pointe à son tour Yana Dimitrova, de la Ligue contre le cancer. Elle est à la fois acceptée et banalisée auprès des mineurs… 30 % des jeunes de 17 ans en consomment avec leurs parents. C’est un problème de santé publique. »
La consommation précoce d’alcool entraîne en effet différentes conséquences néfastes, à court comme à long terme. En plus de favoriser les comportements à risque aboutissant à des accidents de la route, des violences sexuelles ou des comas, elle accroît les risques de dépendance.
« Le cerveau achève son développement vers 24-25 ans, explique Bernard Basset. La consommation précoce laisse des empreintes réactivables sur leur cerveau dans le circuit de la récompense. Avec l’alcool, comme le reste des psychoactifs, plus on commence tôt, plus on a de chances d’avoir des problèmes de consommation à l’âge adulte, d’être dans l’excès ou l’addiction. »
« En France, la campagne pour le « défi de janvier » n’est portée que par des associations, sans soutien du gouvernement, fustige Yana Dimitrova. Ce n’est pas normal. Il y a une ingérence très forte des industriels de l’alcool qui parviennent à repousser les mesures publiques. Nous avons pourtant besoin d’un véritable plan national. Le gouvernement doit se saisir de cette problématique. »
49 000 décès par an
Car si la consommation d’alcool a baissé depuis 2005, les chiffres stagnent depuis plusieurs années. Un quart de la population française dépasse ainsi les recommandations de Santé publique France – ne pas consommer plus de deux verres d’alcool par jour, pas tous les jours et sans dépasser dix par semaine. Les adolescents ne sont pas épargnés : selon la Ligue contre le cancer, près de la moitié des jeunes de 17 ans ont expérimenté un épisode d’alcoolisation massive le mois dernier.
Or, rappelle Yana Dimitrova, « l’alcool est loin d’être sans danger pour la santé ». En plus de faciliter l’apparition de huit cancers, dont celui du foie et de l’appareil digestif, il aurait un rôle dans le développement du cancer du sein.
16 000 personnes meurent ainsi chaque année d’un cancer évitable causé par l’alcool. Et en ajoutant les risques cardiovasculaires, hépatiques, neurologiques, digestifs et psychiatriques, en tout, ce sont 49 000 décès qui lui sont imputables chaque année.