Par Marie-Cécile Renault Publié le 19/01/2024
DÉCRYPTAGE – Mieux dépister les cancers et lutter contre les addictions dégagerait un gain de 5 milliards à 16,7 milliards d’euros.
À peine nommée à la tête d’un vaste ministère – allant du Travail à la Santé en passant par les Solidarités -, Catherine Vautrin s’est fait critiquer pour la bannière de son compte X (ex-Twitter). La Rémoise de 63 ans y avait posté une photo de vignes de Champagne… qu’elle s’est empressée de remplacer par un cliché de sa visite à l’hôpital de Dijon, samedi dernier avec Gabriel Attal. Anecdotique certes, mais en plein « dry january », cet épisode est révélateur des enjeux de santé publique liés à l’alcool, deuxième cause évitable de mortalité par cancer, responsable chaque année de 28.000 nouveaux cas. Le sujet a d’autant plus échauffé les esprits que la prévention a disparu de l’intitulé du poste de Catherine Vautrin, là où ses prédécesseurs Aurélien Rousseau et François Braun étaient ministres de la Santé et de la Prévention. Autant dire que les acteurs du secteur attendent la nomination d’un ministre délégué – le nom d’Agnès Pannier-Runacher revient pour ce poste avec insistance – qui retrouve cette prérogative dans son périmètre.
Car dans un système de santé français essentiellement axé sur le curatif, la prévention est un enjeu majeur. D’une part, c’est un moyen d’améliorer la santé des Français, alors que l’espérance de vie à la naissance a encore augmenté : les hommes dépassant désormais la barre des 80 ans en moyenne et les femmes 85,7 ans, selon le dernier bilan démographique de l’Insee.
D’autre part, c’est un moyen de désengorger le système de soins, alors que les urgences restent asphyxiées, que des lits hospitaliers sont fermés faute de personnel, et que les médecins de ville manquent. Enfin, la prévention est un levier puissant pour réaliser des économies qui pourront être réinvesties dans le système de santé, là où il y en a le plus besoin. Une nécessité alors que les comptes de la Sécu s’enfoncent dans le rouge : de 8,8 milliards en 2023, le « trou de la Sécu » va encore se creuser à 11,2 milliards cette année et 17,5 milliards en 2027.
Or la France part de très loin en matière de prévention. Les résultats obtenus sont « globalement médiocres », malgré un effort financier comparable à celui des pays voisins, déplorait la Cour des comptes dans un récent rapport, soulignant que les programmes de prévention médicalisée (vaccination et dépistage), comme les actions de promotion de la santé, « souffrent d’une adhésion trop faible ».
Pourtant, si la France était aussi efficace sur le sujet que la moyenne des pays de l’OCDE, il serait possible de réaliser 5 milliards d’euros d’économie par an sur les dépenses de santé, tout en augmentant l’espérance de vie des Français de 8 mois sans maladie chronique ou grave terme, révèle une étude du cabinet Asterès réalisée pour l’association des acteurs de la French Care. Dans un scénario plus optimiste, où la France s’alignerait cette fois sur les pays ayant les meilleurs scores, l’économie potentielle grimperait jusqu’à 16,7 milliards d’euros tandis que l’espérance de vie en bonne santé augmenterait de 2 ans.
Haro sur le tabac et l’alcool
Pour réaliser ces modélisations, Asterès a identifié 15 indicateurs couvrant des aspects tels que les comportements à risque (alimentation, activité physique, tabagisme, consommation d’alcool, surpoids et obésité), le dépistage de certains cancers et la vaccination. Pour chaque pathologie, le cabinet a calculé les coûts associés, allant des traitements à la prise en charge hospitalière, en passant par les dépenses de l’Assurance-maladie pour chaque jour non travaillé.
Résultat, si la France apparaît mieux placée que la moyenne dans certains domaines – par exemple l’alimentation ou la vaccination contre la grippe -, elle est très en retard par exemple dans la lutte contre deux habitudes à risque : le tabac et l’alcool. Les Français sont 26 % à fumer quotidiennement (contre 16 % en moyenne dans l’OCDE) et ils consomment en moyenne 10,4 litres d’alcool par an (contre 8,4 litres). « Il y a un enjeu à mieux lutter contre la consommation de tabac et d’alcool, où nous avons de vraies marges de progression », insiste Antoine Tesnière, professeur d’anesthésie-réanimation, président des acteurs de la French Care et directeur de PariSanté Campus.
Environ 9200 nouveaux cas de cancers sont attribuables chaque année au manque de dépistage en France ainsi que 11.000 à des stades avancés, avec un coût du non-dépistage qui varie de 2400 à 6500 euros par patientAntoine Tesnière, professeur d’anesthésie-réanimation, président des acteurs de la French Care et directeur de PariSanté Campus
Des progrès seraient aussi possibles en améliorant le dépistage précoce des cancers, première cause de mortalité prématurée en France. Alors que l’Assurance-maladie propose le dépistage systématique de trois cancers (sein, col de l’utérus et colorectal) les performances sont décevantes avec une participation inférieure en France à la moyenne de l’OCDE pour deux cancers sur trois. « Environ 9200 nouveaux cas de cancers sont attribuables chaque année au manque de dépistage en France ainsi que 11.000 à des stades avancés, avec un coût du non-dépistage qui varie de 2400 à 6500 euros par patient », souligne Antoine Tesnière.
En revanche, la France, pays de Pasteur, affiche des taux de vaccination satisfaisants, exception faite de la vaccination contre le HPV. Plus de 6100 nouveaux cas de cancers sont attribuables chaque année à la faible vaccination contre le papillomavirus et la prise en charge d’un cancer attribuable au HPV coûte en moyenne 6400 euros par patient et par an, soit 6100 euros pour l’Assurance-maladie et 300 euros pour les complémentaires santé, indique l’étude. La décision de l’exécutif de généraliser le vaccin pour tous les élèves de cinquième dès la rentrée 2023, devrait ainsi permettre d’améliorer la prévention.
De même, les consultations de prévention aux âges clés de la vie, voulues par le gouvernement, commencent à se déployer depuis le début de l’année, après avoir été expérimentées entre octobre et décembre dans les Hauts-de-France. Un premier pas d’une révolution indispensable.