Pr. Jean Costentin
D’aucuns, y a plus d’une quarantaine d’années, ont décidé qu’il n’y avait pas « d’escalade des drogues ». Ils ne manquaient pas de taxer ceux qui en étaient convaincus d’être des demeurés, ne connaissant ni la littérature ni « la vraie vie ».
Leurs raisons profondes (qui déjà n’échappaient pas à quelques-uns, dont je suis) ont été bientôt éclairées par leurs revendications récurrentes et bientôt intenses, de légaliser le cannabis ; revendication qu’ils étendent maintenant à toutes les drogues.
Admettre l’escalade des drogues devrait évidement empêcher cette légalisation ; c’est pourquoi, contre les évidences et les démonstrations qui s’accumulent, des addictologues regroupés dans une intersyndicale gardienne de cette doxa donnent de la voix. Reconnaissons leur un certain pragmatisme, car une légalisation de toutes les drogues ferait de leur profession la toute première des spécialités médicales.
Pourtant les faits sont têtus et les arguments qui valident l’escalade des drogues sont désormais irréfragables.
Autrefois, l’escalade des drogues, se cantonnait au brelan : café, tabac, alcool. Progressivement, la variété et la valeur des cartes se sont accrues, s’y ajoutant le cannabis (et ses 1.500.000 usagers réguliers) majoré maintenant par les nouveaux cannabinoïdes ; puis les drogues stimulantes : le chlorhydrate de cocaïne et son dérivé sous forme base, le « crack » ; l’ecstasy (MDMA), les cathinones, les amphétamines ; puis les morphiniques (codéine, tramadol, morphine, méthadone, buprénorphine) dont les puissances sont maintenant décuplés avec les fentanyloïdes, les nitazènes, l’héroïne etc… S’est amplifié le stéréotype d’une administration plus fréquente, de doses plus élevées et de produits toujours plus forts.
Les ELSA (équipes de liaison et de soins en addictologie, au nombre de 356 sur toute la France) prennent en charge les conduites addictives liées en majorité à l’alcool, au tabac et au cannabis. Sur une file active de près de 200.000 toxicomanes, « elles voient une augmentation des consommations de protoxyde d’azote ainsi que de cocaïne et constatent une augmentation remarquable du nombre de poly consommateurs. C’est ainsi que 54% de cette file active serait poly consommatrice (dixit C. Defives, adjointe à la cheffe du bureau prise en charge en santé mentale et populations vulnérables). Ces poly consommations sont évidemment l’illustration d’une escalade !
Le commun dénominateur mécanistique de toutes les drogues, réside dans l’intensification de la transmission dopaminergique dans le noyau accumbens/striatum ventral ; avec pour corollaire une stimulation redoublée des récepteurs D2 de la dopamine dans cette structure. Toutes les drogues augmentent la concentration de dopamine en face de ces récepteurs ; elles accroissent, ce faisant, la probabilité de leur stimulation.
Cette augmentation peut procéder : d’une intensification de l’activité électrique des neurones méso-accumbiques, qui libèrent cette dopamine (à la façon du THC du cannabis, ou des agents morphiniques et opioïdes) ; ou bien d’une mobilisation de ses stocks granulaires (comme le font les agents amphétaminiques) ; ou encore d’une inhibition de la reprise/recapture de la dopamine présente dans la fente synaptique, par inhibition de son transporteur (comme les agents cocaïniques). La stimulation intense des récepteurs D2 suscite une sensation de plaisir. Quand elle décline, il lui fait place un déplaisir, un syndrome de manque, d’abstinence, avec le besoin tyrannique de la ressusciter.
Nombre de drogues induisent un phénomène de tolérance, qui correspond, au fil de l’usage, à un amoindrissement du plaisir recherché. Pour pallier cette atténuation le consommateur passe de l’usage / l’us à l’abus. Il accroit les doses et/ou la fréquence de ses consommations. Il s’engage dans une course-poursuite, dans laquelle le besoin caracole en tête et la consommation , même accrue, se laisse distancer. Les producteurs de drogues augmentent la teneur de leurs principes actifs ou jouent d’autres expédients. C’est l’accroissement du degré alcoolique des vins, bières et spiritueux ; l’accroissement aussi du taux de THC dans les cannabis en circulation (multiplié d’un facteur 8 au cours du dernier demi-siècle) ; c’est l’avènement de nouveaux produits et de nouveaux modes d’administration. Pour le cannabis ce sont : les cannabinoïdes de synthèse ; «l’huile de cannabis » ; la pipe à eau ; la cigarette électronique utilisant des recharges d’huile de cannabis ; le « dabbing » volatilisant par la chaleur des extraits très concentrés en THC. Pour le tabac c’est l’ajout de substances engendrant des molécules inhibitrice des Mono Amines Oxydases/MAO pour s’opposer à l’inactivation de la dopamine, ou encore de dérivés de la nicotine plus puissants qu’elle. Pour les opioïdes et opiacés, c’est le développement de molécules exceptionnellement puissantes (fentanyloïdes, nitazènes). Pour la cathinone, c’est la synthèse de dérivés multiples (telle la 3MMC ). Il en va de même pour les amphétamines. Toutes ces nouvelles substances, avec la pusillanimité du langage euphémisé des addictologues, sont désignées « nouvelles substances psychoactives » = N.S.P. ; que nous recommandons d’appeler « nouvelles drogues de synthèse » = N.D.S.
Quand, du fait de la tolérance, malgré l’accroissement des doses et de la fréquence d’administration, la drogue ne tient plus ses promesses, et que la transmission dopaminergique accumbique n’atteint plus le niveau lui permettant d’induire le plaisir escompté, le consommateur, sans abandonner la drogue dont les effets s’épuisent, en ajoute une autre. Elle connaitra bientôt, à son tour, ce même phénomène de tolérance, qui incitera à l’ajout d’une troisième drogue…. C’est là l’explication de ces poly toxicomanies devenues, on l’a vu, si communes.
Un autre phénomène vient s’ajouter au précédent. Il est lié chez le consommateur de cannabis aux effets épigénétiques produits par son THC ; ces effets modifient l’expression de certains de ses gènes. Parmi d’autres conséquences s’instaure une appétence accrue de ses consommateurs pour d’autres drogues.
Des expériences effectuées chez le rat montrent que leur traitement par le THC, précédent de beaucoup (afin que le THC soit complétement éliminé) l’administration d’héroïne (dans une étude) ou de cocaïne (dans une autre) modifiait divers effets de ces deux drogues, se traduisant par un accroissement de leur appétence pour ces drogues, sous tendu par différentes modifications de l’expression de différents gènes.
Sherm et coll. Cannabinoid exposure in rat adolescent reprograms the initial behavioral, molecular and epigenic responses to cocaine. Proc Natl Acad Sci USA 2020; 117: 9991-1002.
Lecca et coll. Adolescent cannabis exposure increases heroin reinforcement in rats genetically vulnerable to addiction. Neuropharmacology, 2020 ;166:107974.
Une des recommandations que je faisais de façon insistante aux jeunes cannabinophiles qui me consultaient à la demande de leurs parents : « Tu es déjà incapable de te détacher du tabac ainsi que tu cannabis, alors que tu ne les consomme que depuis peu d’années. Surtout ne t’approche pas d’autres drogues, elles te happeraient. Le cannabis a ouvert très grand la porte par laquelle elles s’engouffreraient ».Je complétais par une métaphore, empruntée à la teinturerie.
Sur une fibre de coton un colorant se fixe mal. Son traitement préalable par l’alun de chrome, « le mordançage » permet au colorant de pénétrer en profondeur et de s’y fixer intensément et durablement. « Au départ, tu n’étais pas ou n’étais que peu appétent pour les drogues, mais tu as forcé cette résistance avec le tabac et sa nicotine ; ce qui a facilité ton attrait pour le cannabis et son THC. Il t’a rendu beaucoup plus apte à devenir dépendant d’autres drogues. Si tu t’en approches et y succombera, en s’ajoutant aux méfaits du cannabis, elles te détruiront ».
Prrofesseur J Costentin