En France, la consommation de drogues illicites progresse dans presque toutes les catégories, et aussi au travail. Le cannabis reste de loin la substance la plus utilisée. Seule exception dans cette tendance inquiétante avec l’usage chez les plus jeunes qui recule.

Par Henrik Lindell

Publié le 14/05/2025 • Lecture 7 m

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 Illustration de l’usage de la cocaïne • HUGO AZMANI/MAXPPP

La tendance est bien documentée depuis plus d’une décennie : la consommation générale des drogues augmente en France. Et avec elle sa cohorte d’horreurs, de vies détruites, de violence meurtrière et de corruption. Ainsi le fléau du narcotrafic dont « la France est submergée », selon le rapport de la commission d’enquête sénatoriale publié en mai 2024 et porté par les sénateurs Jérôme Durain (PS) et Étienne Blanc (LR).

Ce document de 600 pages constitue la base de la loi votée par l’Assemblée nationale le 29 avril 2025 visant à « lutter contre le narcotrafic » et instaurant une série de mesures répressives, comme la création d’un parquet national anticriminalité organisée, le gel des avoirs des narcotrafiquants, l’interdiction des trafiquants de paraître dans leur quartier de deal, le durcissement du régime carcéral, etc.

Hausse de la consommation

L’avenir dira si cette nouvelle loi est une réponse adéquate contre un mal à l’égard duquel les politiques publiques semblent jusqu’alors impuissantes. À ce titre, les derniers chiffres clés publiés en janvier 2025 par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), dont le rôle est d’éclairer les politiques publiques dans le domaine, offrent une lecture saisissante. À l’exception de l’héroïne, les produits illicites comme la cocaïne, l’ecstasy et différentes nouvelles drogues, dont la kétamine, enregistrent une forte croissance.

Prenons la cocaïne. Selon l’OFDT, 1,1 million de Français entre 11 et 75 ans avaient consommé au moins une fois la poudre blanche en 2023. Un chiffre qui justifie l’expression « tsunami blanc » utilisée dans le rapport sur le narcotrafic en 2024. En 30 ans, la proportion des Français utilisant ce produit au moins une fois par an a été décuplée en passant de 0,3 % de la population en 1992 à 2,7 % en 2023. Au total, un Français adulte sur 10 (9,4 %) a expérimenté la cocaïne au moins une fois au cours de sa vie contre 5,6 % en 2017. Cette évolution est la même pour l’ecstasy (ou MDMA) : en 2023, 750 000 Français l’ont utilisée au moins une fois.

Quant au cannabis, de loin la drogue illicite la plus consommée, son usage est toujours aussi conséquent et son usage, de plus en plus toléré, nombre d’élus français œuvrant d’ailleurs pour sa légalisation, voie déjà choisie par plusieurs pays (Allemagne, Canada, plusieurs États des États-Unis). Pas moins de 900 000 Français y ont recours quotidiennement et 1,4 million au moins 10 fois par mois, selon l’OFDT. Ce qui donne plus de deux millions de personnes dépendantes de cette drogue. Au total, la moitié des Français adultes ont déjà goûté au cannabis au moins une fois au cours de leur vie.

Davantage de drogues en circulation

L’OFDT explique cette expansion par plusieurs facteurs : l’offre, qui ne cesse de croître en quantité comme en qualité et de se diversifier grâce à la forte hausse de la production, elle-même stimulée par l’activité de plus en plus intense et perfectionné des réseaux criminels. C’est particulièrement le cas de la cocaïne, comme le résume le sociologue Clément Gérome, chargé d’études à l’OFDT : « Le produit est plus abordable et plus facile d’accès qu’à une époque et il est plus souvent consommé dans des contextes festifs, dans le cadre d’une sociabilité amicale. Pour des personnes qui n’ont jamais consommé, il y a désormais plus d’occasions de l’expérimenter. »

La vente, elle, a été grandement facilitée par Internet, le trafic des drogues s’étant largement « uberisé » : « À une époque, pour acheter, il fallait connaître des gens, rappelle Clément Gérome. Maintenant, il suffit de récupérer le compte d’un trafiquant sur un réseau social ou une messagerie instantanée et il vient vous livrer, où que vous soyez. »

Les nouveaux utilisateurs sont des hommes, surreprésentés pour tout ce qui concerne la consommation des drogues illicites, âgés en majorité de 25 à 44 ans. Le choix des produits consommés dépend d’abord du prix. Si la cocaïne à sniffer est devenue plus abordable, elle reste chère, puisqu’il faut débourser 66 € le gramme en moyenne. Ce coût est souvent considéré trop élevé par les jeunes consommateurs, qui préfèrent s’offrir un comprimé d’ecstasy pour 10 €. Les personnes les plus précaires, elles, utilisent surtout, et de plus en plus, du crack, substance composée de cocaïne « basée » avec du bicarbonate de soude, à fumer.

Pour une quantité moindre (un demi-gramme ou même moins), l’utilisateur obtient un effet psychostimulant violent, mais plus bref. « La fabrication du crack peut être faite par n’importe qui dans sa cuisine : on trouve même des tutos sur Youtube pour le faire. À part le Nord-Est parisien ou certains Dom-Tom, où la cocaïne est revendue déjà sous forme de crack, les usagers à Marseille, Bordeaux, Lyon, etc. le fabriquent ainsi eux-mêmes », précise Clément Gérome, qui a mené une étude de terrain sur le sujet. Les produits plus récents qui se développent en France attirent surtout une population dans la tranche d’âge des 25-34 ans. Ainsi la kétamine, à l’origine un anesthésiant, qui est consommé pour ses effets euphoriques et désinhibant.

Et un usage aussi au travail

Cependant, ces facteurs ne disent pas pourquoi les Français se droguent et surtout pourquoi ils le font de plus en plus. Notre pays serait-il plus mal en point aujourd’hui qu’hier ?

Avant d’esquisser une réponse, il faut rappeler qu’une société sans drogues, licites ou illicites, n’existe pas et n’a jamais existé. « Les drogues et les addictions sont inhérentes à notre société et aux citoyens et citoyennes qui la composent. Une société est ainsi confrontée à un double mouvement contradictoire : elle participe à leur développement tout en ayant la charge de leur régulation et de la gestion de leurs conséquences. », écrit Christian Ben Lakhdar, universitaire membre du collège scientifique de l’OFDT, dans Addicts. Les drogues et nous (Seuil, 2020).

Selon le psychanalyste et essayiste Jacques Arènes, « c’est tout simplement une tendance humaine de vouloir manipuler les états de conscience, par exemple en recherchant plus de plaisir ou pour s’apaiser. De ce point de vue, il n’y a rien de neuf ».

Fin observateur des mutations de la société, aux premières loges pour écouter les souffrances de ses patients dans son cabinet, il note cependant que quelque chose a changé ces dernières décennies : « La personnalité de base narcissique et hédoniste est plus présente qu’il y a 50 ans dans le monde occidental. Il y a une comme une injonction sociale à faire la fête, à prendre du plaisir, à rechercher plus d’intensité aussi. Je note également que plus on a du mal à vivre des expériences de base comme la relation humaine, le lien avec des gens, plus on a besoin d’intensité, de multiplier les expériences. Le fait que l’expérience commune est souvent vécue comme vide par nos contemporains pourrait en partie expliquer l’usage accru de produits psychostimulants, notamment ceux qui ont des effets désinhibants. »

D’autres psychologues et universitaires constatent aussi un nouveau phénomène préoccupant : la consommation accrue de drogues au travail, qu’il s’agisse de produits illicites, de psychotropes légaux ou de l’alcool. Marie Pezé, docteure en psychologie et spécialiste de la souffrance au travail et du burn-out, nous dit d’emblée : « Je ne connais personne qui ne prenne pas de psychostimulants de tout ordre dans le cadre de son travail… pour tenir. C’est la réponse à l’intensification et à l’accélération du travail en matière de demande d’objectifs inatteignables. De plus en plus de travailleurs sont sous antidépresseurs et anxiolytiques. On voit aussi de plus en plus de personnes prendre des drogues, notamment de la cocaïne, pratique fréquente chez les tradeurs, mais aussi chez certains ouvriers. Car partout il faut se doper pour tenir la cadence. »

D’après Marie Pezé, il est important de noter que « ce n’est pas l’alcool ou la drogue qui s’immisce au travail, mais le travail qui convoque l’alcool ou la drogue ».

Elle prend pour exemple ces infirmières qu’elle reçoit au sein de son cabinet : « Elles me le disent : “Je rentre à la maison épuisée, je surveille les devoirs, je prends un verre. Au bout de six mois, c’est la moitié de la bouteille et un pétard au canapé pour redescendre. Et le matin, ce sera des amphétamines piquées dans le service.” Le rythme de travail enclenche en effet un système d’hyperactivité compulsive dont on n’arrive pas à sortir. »

Un phénomène similaire est constaté chez les cadres supérieurs. « Depuis cinq ans, nous recevons en consultation de plus en plus de chefs d’entreprise, de directeurs d’hôpitaux, de directeurs d’administration, le top niveau. C’est donc la gouvernance qui craque alors que c’est elle qui a mis en place des organisations du travail très productivistes sans marge de manœuvre, sans autonomie. Ces personnes nous parlent de la perte du sens du travail. Dans leurs sphères, la cocaïne circule ouvertement. »

Les jeunes consomment moins

Il existe cependant une bonne nouvelle : les plus jeunes ne consomment pas de plus en plus de drogues. Au contraire, et Clément Gérome est formel : « Nous voyons une baisse de la consommation pour l’ensemble des substances des jeunes en dessous de 17 ans. Un seul chiffre : 9,2 % des jeunes avaient un usage régulier du cannabis en 2014. Ils n’étaient plus que 3,8 % en 2022. Et qu’il s’agisse d’alcool, de tabac ou de cocaïne comme de tout autre produit illicite, cette diminution est un fait. Les nouveaux usagers sont moins souvent recrutés parmi les jeunes que parmi les classes d’âge 25-44 ans. »

Selon le sociologue, cette tendance est facile à analyser. Pour l’alcool, le tabac et le cannabis, « c’est l’effet de 20 ans de politiques de dénormalisation de ces produits, comme l’interdiction de la consommation dans les lieux publics, l’augmentation importante du prix pour le tabac et le changement de représentation du fait de fumer, y compris pour le cannabis, assimilé à des choses négatives. Pour l’alcool, c’est l’effondrement de la consommation quotidienne qui joue ce rôle », qui évite toute accoutumance chez les jeunes.

Néanmoins, l’universitaire reconnaît volontiers qu’il ne sait pas pourquoi les jeunes consomment de moins en moins de drogues illicites. « Certes, les jeunes sont peu solvables et ils habitent souvent chez leurs parents, observe-t-il, ce qui complique l’usage de produits illicites. Mais cela ne suffit pas pour expliquer cette nouvelle tendance, dont on ne peut que se féliciter. »

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