« Toujours plus, toujours plus souvent, toujours plus fort » : le cannabis actuel n’a plus grand-chose à voir avec celui fumé à Woodstock. Taux de THC multipliés, nouvelles méthodes de consommation ultra-efficaces, substances de synthèse bien plus puissantes… Pour le professeur Jean Costentin -qui tient à préciser que ses propos n’engagent pas les institutions auxquelles il appartient ou a appartenu- cette évolution constitue une menace sanitaire majeure, particulièrement pour les plus jeunes. Alors que la banalisation sociale du cannabis se poursuit, il déplore l’absence d’une véritable politique de prévention en France et appelle à une réaction d’urgence face à ce qu’il décrit comme un « tsunami cannabique ».
avec Jean Costentin
Atlantico : L’Union européenne est inondée par un cannabis ultrapuissant qui expose les consommateurs à un risque accru de psychose, selon des informations du Financial Times. Quelle est, selon vous, la principale menace que représente ce nouveau cannabis surpuissant à très forte teneur en THC pour la santé publique ? Quelles sont les spécificités de ce cannabis surpuissant ?
Jean Costentin : Il y a lieu de distinguer : le cannabis/ chanvre indien de plus en plus puissant, du fait de sa concentration en tétrahydrocannabinol/THC, régulièrement accrue par des florilèges variés ; les nouveaux modes de consommation du cannabis qui accroissent la cession du THC à l’organisme ; et les nouveaux cannabinoïdes surpuissants obtenus par synthèse chimique, soit par modifications de substances produites par le cannabis (le THC ou encore le cannabidiol / CBD) ; soit enfin les cannabinomimétiques obtenus par synthèse totale, avec souvent des formules chimiques bien différentes de celle du THC.
-L’accroissement du taux de THC produit par le chanvre indien peut s’effectuer par la sélection de cultivars ayant spontanément une teneur élevée en THC, en effectuant à partir d’eux des reproductions dirigées, par pollinisation des fleurs des plantes femelles à haute teneur en THC par le pollen des fleurs des plantes mâles, ayant également une haute teneur en THC.
-Un autre procédé consiste à couper les fleurs, c’est à dire castrer les plantes mâles, avant qu’elles ne pollinisent les fleurs des plantes femelles ; ces dernières fleurs évoluent alors sans former de graines, sans semence donc, d’où son nom de sinsemilla, qui est très riche en THC (» 60%).
-La culture sous serres du cannabis, maitrisant l’hygrométrie, les cycles jour-nuit, les longueurs d’onde de la lumière (lampes à vapeur de sodium), la température, les engrais, permet de « booster » la teneur en THC.
-Une teneur élevée en THC est une exigence des consommateurs, qui se rient par avance d’un cannabis ayant le faible taux que proposerait une « régie nationale du cannabis ». En Uruguay le taux du « cannabis légal » qui était de 2 % lors de la légalisation est passé aujourd’hui à 15 %…
Pour accroître la cession à l’organisme du THC, relativement aux « joints » (résine de cannabis égrenée dans du tabac) ou aux « pétards » (cigarettes grossières composées des éléments de la plante cannabis, en privilégiant les fleurs femelles, les plus riches en THC) il existe plusieurs artifices. C’est, par exemple, son introduction dans des pâtisseries de type oriental, dont la composante huileuse a été chauffée avec de la résine de cannabis/haschisch/shit (les « space cakes ») ; résurgence de ce que fut autrefois la « confiture verte » le Dawamesk. On peut extraire le THC de la résine de cannabis avec des solvants hydrohobes / lipophiles, suivi de leur évaporation, laissant un résidu d’aspect huileux, mal nommé « huile de cannabis », à très haute teneur en THC. L’étirement d’une goutte de cette « huile » sur une cigarette de tabac, apporte des concentrations très élevées de THC. Cette « huile de cannabis » peut aussi être introduite dans les recharge pour les cigarettes électroniques, détournées de leur dispensation primitive de nicotine. Une autre technique consiste à extraire sous pression la résine de cannabis par du butane liquide dont le passage à l’état gazeux à la pression atmosphérique, laisse un résidu : le Butane Hash Oil / BHO, d’aspect cireux, consommé dans des pipes à eau ou par volatilisation selon la technique du dabbing.
N’oublions pas la pipe à eau, qui permet de fumer la plante de cannabis (marijuana herbe / beuh) ou sa résine égrenée dans du tabac. Fumant une cigarette on arrête d’inspirer la fumée après une 40aine de millilitres, limité par l’échauffement de la cavité buccale et des bronches ; avec la pipe à eau la fumée, refroidie par son barbotage dans l’eau froide, permet des inspirations maximales de près de 4.000 ml, c’est à dire cent fois plus qu’avec un « joint » ou un « pétard « ..
Mais plus fort encore qu’avec ces divers artifices, sont apparus des cannabinoïdes nouveaux, 10, 100, et même plusieurs centaines de fois plus puissants que le cannabis d’antan. Il s’agit de produits de synthèses partielles réalisées à partir de substance naturelles, le THC ou le CBD, ou des produits de synthèses totales, n’ayant plus de parentés, au moins apparente, avec les THC ou CBD, mais qui sont capables d’agir sur les mêmes cibles biologiques (les récepteurs cannabinoïdes de type 1 / CB1) pour lesquels ils ont une affinité beaucoup plus importantes que celle du THC et un pouvoir de stimulation de ces récepteurs / une activité intrinsèque maximale. Ces molécules ressortissent de plus d’une quinzaine de familles chimiques, et plus de 200 de ces molécules font l’objet de trafics.
Alexis Goosdeel, directeur de l’Agence européenne des médicaments, a déclaré que le cannabis en circulation aujourd’hui était cinq fois plus fort que « l’herbe fumée à Woodstock », en 1969. Peut-on dire que ce « nouveau cannabis » est une substance radicalement différente de celle consommée dans les années 60-70, notamment à Woodstock ?
Jean Costentin : Pour mémoire ou information, le festival de Woodstock (Woodstock Music and Art Fair), dans l’État de New-York (USA), en 1969, (presque contemporain de la féria Française de mai 1968) était un festival de musique, rassemblement « emblématique » de la culture hippie, où le cannabis était très présent.
D’autres source que celle deGoosdeel font état d’augmentations de concentrations en THC nettement plus importantes que le facteur cinq qu’il évoque (il est à ma connaissance directeur de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies / OEDT). L’ inflation de ce taux voit ses effets décuplés par les divers artifices que je viens d’évoquer.
S’agissant des effets développés, c’est comme si l’on comparait ceux d’une cannette de bière (250 mL d’une solution à 5° alcoolique), à ceux d’un flasque de 250 mL de Whisky à 40° alcoolique ; l’effet 8 fois plus intense fait qu’on ne joue plus du tout dans la même cours ; c’est celle des « prépas » comparée à celle de la maternelle.
« Le poison réside dans la dose » disent très justement les toxicologues, on pourrait ajouter qu’il réside dans la fréquence des usages. Plus la dose est élevée et plus l’addiction / la dépendance/ le pouvoir d’accrochage sont forts. Une tolérance s’installe alors, qui conduit à accroître ces doses ainsi que la fréquence des utilisations, faisant passer de l’us à l’abus.
La concentration moyenne de THC étant passée de 4 % dans les années 70 à plus de 20 % aujourd’hui, quelles conséquences cela a-t-il sur le cerveau, notamment chez les jeunes ? Y a-t-il des risques d’épisodes psychotiques ou de schizophrénie liés à une consommation régulière et/ou précoce de ce cannabis surpuissant ?
Jean Costentin : L’exposition au cannabis dans la période pré-conceptionnelle, pendant la gestation, dans la période périnatale, tout comme au cours de l’adolescence peut perturber la maturation cérébrale et induire des troubles de la cognition, des troubles psychotiques et une vulnérabilité aux addictions, qui persistent très au-delà de la période de cette exposition.
Un des drames du cannabis tient au fait qu’il s’abat sur les adolescents à la période de leur maturation cérébrale (12 à 24 ans). Au cours de cette maturation surviennent deux phénomènes opposés : une prolifération des ramifications neuronales pour établir le maximum de contacts (ou synapses) entre neurones voisins et, simultanément, l’élagage des synapses non impliquées dans une fonction. Le THC et les autres stimulants des récepteurs cannabinoïdes cérébraux (CB1), laissent persister des synapses qui auraient dû être éliminées, lesquelles constitueront des voies aberrantes de conduction des mécanismes délirants et hallucinatoires qui caractérisent la schizophrénie. Ils élaguent par contre des synapses fonctionnelles, réalisant des amputations cognitives. Ces perturbations sont d’autant plus intenses que le cannabis est plus fortement dosé en THC ou qu’elles sont produites par les nouveaux cannabinoïdes plus puissants.
Vous avez souvent dénoncé une banalisation du cannabis en France. Ce renforcement du THC n’aggrave-t-il pas le paradoxe entre danger réel et perception sociale ? Faut-il revoir totalement les stratégies de prévention, notamment en direction des adolescents, face à cette nouvelle réalité de ce produit très puissant ? Quelle réponse sanitaire et politique recommanderiez-vous aujourd’hui à la France et à l’Europe face à cette « invasion » de cannabis superpuissant ?
Jean Costentin : Il existe un écart croissant entre la banalisation du cannabis, dans laquelle certains persévèrent d’une façon diabolique, alors qu’ils n’ont pourtant plus l’excuse de n’être pas informés (des politiciens, des addictologues à contre-emploi, des idéologues infiltrés dans divers média) et les précisions disponibles des méfaits que peuvent causer le cannabis et les nouveaux cannabinoïdes, chez ses consommateurs, et très particulièrement les adolescents.
Plus que revoir les stratégies de prévention, qui sont d’une totale indigence, il faut les mettre en place de toute urgence. L’Éducation nationale a vu se développer sans réagir, au cours du dernier demi-siècle, le tsunami cannabique ; elle en est encore à expérimenter les modes de communication qui seraient opérationnels pour informer nos adolescents sur cette drogue, dont nous sommes les tous premiers consommateurs en Europe. Cette toxicomanie qui se cantonnait à l’université, a diffusé au lycée ; elle affecte maintenant le Collège or, « plus tôt l’expérimenter, c’est plus vite l’adopter et plus intensément se détériorer ». Cette lutte contre le cannabis qui ouvre la porte à d’autres drogues devrait être, depuis longtemps déjà, érigée en une priorité nationale. Il y va de la santé psychique, mais aussi physique de nos concitoyens, elle conditionne notre développement ou notre régression dans la compétition internationale, l’évolution de notre Société et, à certains égards, de notre Civilisation.






