Pr. Jean Costentin
Ce livre, très documenté, de Claire Andrieux (Ed. Denoël) est paru en 2020. Il lui aura fallu sans doute au moins trois ans pour enquêter et pour l’écrire. Ainsi, depuis près de dix ans la situation dramatique que l’on constate aujourd’hui était prévisible. La fébrilité soudaine de ceux qui l’ont laissé évoluer ne peut les absoudre de leur attentisme.
Cannabis et cocaïne font la course en tête. C’est seulement maintenant qu’on découvre que sans leurs consommateurs cet énorme marché n’existerait pas. Depuis la loi de décembre1970, jamais appliquée, le « pouvoir » politique a sans cesse minimisé les peines infligées à ces consommateurs. Elles sont devenues une simple amende de 200 €, inscrite nulle part, souvent non payée et même contestées par des addictologues et des associations subventionnées par des fonds publics. L’Éducation nationale s’est inscrite aux abonnés absents pour les actions de prévention.
Ce trafic rapporte des milliards d’euros. Il rétribue grassement les barons de ces drogues, leurs nombreux comparses. Il corrompt une large variété d’acteurs : transporteurs, stockeurs, douaniers, gardiens de prison, dockers, policiers, avocats, magistrats, … « Tout le monde a un seuil de corruption » dit un expert de la lutte antidrogue.
Pour tenter de faire pièce à cette agression majeure de notre société, l’État mobilise une kyrielle d’institutions et d’organisations : douanes, gendarmerie, police nationale, magistrature…mais alors qu’il est question de « guerre contre le narcotrafic », l’armée n’est pas mobilisée, pourtant il s’agit aussi de reconquérir « des territoires perdus par la République » où la drogue fait la loi. Les services sont nombreux, avec des sigles qui égarent, et parfois des concurrences malencontreuses qui n’excluent pas les coups bas : DCPJ, DEASRI, DNRED, OCRGDF, OCRTIS, OFAST, TRACFIN, MILDECA, OFDT, JIRS…. « Là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie ». Certains de leurs membres se laissent parfois corrompre ou outrepassent certaines règles qui les font suspecter.
Ce livre nous apprend la multitude de modes de livraison des drogues : canots pneumatiques, bateaux de plaisance, bateaux de pêche, paquebots, sous-marins de poche (conçus par un français, Yan Tassin, pour le compte de Pablo Escobar), drones, avions, voitures rapides, « mules » (individus transportant la drogue enfermée dans des préservatifs (avalés, ou intra rectaux, ou intra vaginaux). Pour neutraliser les chiens renifleurs du cannabis, les paquets sont enveloppés dans un tissu imbibé d’urines de tigre, (obtenues dans des ménageries).
On fait la connaissance de truands notoires (Tintin, Hadil, Hambli, Fargette, Hassan, Crevette, Walid, El-Maleh , Mourad de Poissy, Bouch de Dreux, Ben de Trappes, Mouf … beaucoup de bi nationaux, leur mode d’organisation, leur résidence souvent loin des lieux du trafic, s’inscrivent dans la mondialisation. Non moins glauque est le monde des informateurs de police / des indics : « les tontons, poucaves, balances, cousins, taupes qui, pour les services qu’ils rendent, peuvent se voir allouer des sommes importantes (50.000, 100.000 €) et des remises de peine pour prix de leurs dénonciations.
Ce livre de plus de 400 pages est d’une grande densité. Ses nombreuses informations n’ont hélas pas empêché l’évolution vers la situation calamiteuse présente. En le refermant on se demande si le David de la « puissance publique » peut encore l’emporter contre le Goliath du narcotrafic, épaulé par la corruption, l’appétence non combattue des consommateurs, la démagogie des politiques, la dépression qui, gagnant les esprits, alimente la démission ambiante.
Andrieu C, La guerre de l’ombre (Denoël, Paris 2020).