Par François Diot, membre du CNPERT
Il est des phénomènes qui révèlent, à eux seuls, l’état d’une nation. Le narcotrafic est de ceux-là. Il ne pose plus seulement une question de délinquance ou de santé publique : il mesure désormais la capacité de l’État à protéger, à faire respecter la loi et à empêcher qu’une économie criminelle n’impose ses règles sur une partie du territoire.
En 2025, 84 tonnes de cocaïne ont été saisies en France, soit 58 % de plus qu’en 2024 et près de quatre fois le volume intercepté en 2023. L’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) estime à 1,1 million le nombre d’usagers de cocaïne dans l’année ; la teneur moyenne du produit est passée de 46 % en 2011 à 73 % en 2023. Les trafics ne traversent plus simplement notre pays : ils s’y enracinent, des métropoles aux villes moyennes, jusque dans les communes rurales. Il n’existe plus de « zones blanches
Une économie criminelle qui défie l’État
Il faut saluer le travail des policiers, gendarmes, douaniers, magistrats et services de renseignement. Mais il faut aussi regarder le paradoxe en face : nous saisissons davantage de cocaïne parce qu’il en circule davantage. Les succès opérationnels, aussi indispensables soient-ils, ne suffisent plus à inverser la dynamique du marché.
Les réseaux fonctionnent désormais comme des multinationales. Ils diversifient les produits, déplacent les routes, blanchissent les profits, utilisent les cryptoactifs et les messageries chiffrées, corrompent, recrutent des mineurs et importent des armes. Fin 2025, le Gouvernement évaluait le marché des stupéfiants à 6,8 milliards d’euros, trois fois plus qu’en 2010. Face à cette stratégie intégrée, notre réponse reste trop souvent morcelée : l’Intérieur interpelle, les Douanes saisissent, la Justice poursuit, la Santé soigne et l’Éducation nationale prévient. Chaque administration agit ; les criminels, eux, coordonnent.
La France n’a donc pas besoin d’une politique supplémentaire contre les drogues, mais d’une doctrine nationale. Le narcotrafic est une menace pour la souveraineté, la cohésion sociale et l’autorité de la République. Il doit être combattu comme tel.
La demande, angle mort de notre politique
Depuis trente ans, l’action publique s’est principalement concentrée sur l’offre. Pourtant, aucun marché criminel ne prospère durablement sans clients. Chaque gramme acheté lors d’une soirée étudiante, d’un dîner mondain ou d’une fête privée finance les mêmes filières qui recrutent des adolescents, menacent des habitants et arment les règlements de comptes.
Le rappeler n’est pas culpabiliser les personnes dépendantes. C’est rétablir une vérité économique : il n’existe pas de narcotrafic sans consommation. En 2025, les infractions relevées pour usage ont encore progressé de 6 %, celles liées au trafic de 8 %. Réduire la demande est donc aussi une politique de sécurité. Cela suppose une prévention plus précoce, plus lisible et évaluée ; une responsabilisation réelle des consommateurs ; et des parcours de soins capables d’intervenir avant que l’usage ne devienne dépendance.
Nous dénonçons volontiers la violence du dernier maillon de la chaîne. Nous devons aussi interroger l’argent qui l’alimente. Tant que la consommation de cocaïne restera socialement banalisée, la République combattra les trafiquants d’une main tout en laissant leur marché se développer de l’autre.
Soigner ne signifie pas se résigner
La réduction des risques a sauvé des vies : elle prévient les overdoses, limite les contaminations et maintient un lien avec les personnes les plus marginalisées. Mais elle doit rester un moyen, non devenir l’horizon indépassable de la politique publique. Réduire les risques ne peut remplacer l’ambition du rétablissement.
La dépendance n’est ni une identité ni une fatalité. C’est une pathologie chronique qui altère les circuits de la récompense, du contrôle des impulsions et de la décision. À mesure que l’addiction s’installe, la liberté de choisir se réduit. Voilà pourquoi le soin doit offrir davantage qu’un accompagnement de la consommation : il doit rendre possible une sortie durable de l’addiction.
La France dispose de professionnels compétents, d’équipes hospitalières engagées, d’environ 500 Centres de Soin, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA) et de 150 Centres d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues (CAARUD). Ce qui manque est une organisation à la hauteur : des sevrages accessibles, des structures résidentielles en nombre suffisant, des parcours intensifs, un accompagnement des familles et une place reconnue aux groupes d’entraide. Les financements publics doivent aussi être évalués sur des résultats transparents : maintien dans les soins, amélioration de la santé, insertion et accès au rétablissement, sortie de l’usage de drogue.
Chaque personne libérée durablement de la dépendance est une victoire humaine. C’est aussi un client de moins pour les organisations criminelles. Santé publique et sécurité intérieure ne s’opposent pas : elles se rejoignent dans la réduction durable de la demande.
Une justice à la hauteur de la menace
La loi du 13 juin 2025 et la création, en janvier 2026, du Parquet national anticriminalité organisée ont renforcé l’arsenal de l’État. C’est une avancée. Mais une loi ne remplace ni un magistrat, ni un greffier, ni un enquêteur financier. Les procédures mobilisent des années, des milliers de communications, des sociétés-écrans, des flux internationaux et des expertises numériques complexes. Pendant ce temps, les réseaux réinvestissent leurs profits en temps réel.
Il faut donc un plan d’urgence pour les juridictions et les services d’enquête : davantage de magistrats et de greffiers, davantage d’analystes financiers, des outils informatiques adaptés, des coopérations européennes accélérées et la systématisation des enquêtes patrimoniales. Frapper les avoirs criminels est aussi stratégique que saisir les cargaisons. La certitude et la rapidité de la sanction comptent davantage que l’empilement des textes.
Il faut également assumer la fonction protectrice de la prison. Elle n’est pas un outil thérapeutique : les personnes dépendantes relèvent d’abord du soin. Mais les chefs de réseau, importateurs, logisticiens, blanchisseurs, recruteurs de mineurs et commanditaires de violences doivent être neutralisés et les peines prononcées effectivement exécutées.
Or, au 1er mars 2026, la France comptait 87 126 détenus pour 63 353 places opérationnelles. Cette surpopulation dégrade les conditions de détention, entrave la réinsertion et fragilise la crédibilité de la chaîne pénale. Créer des places de prison dignes, sécurisées et accompagnées de programmes de prévention de la récidive n’est pas un réflexe idéologique : c’est une condition de l’État de droit.
2027 : l’épreuve de vérité
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, les candidats devront dire quelle conception de l’État ils défendent. Un État qui gère les conséquences ou un État qui agit sur les causes ? Un État qui oppose le soin à la sanction ou un État capable de prévenir, soigner, sanctionner et reconstruire ?
La prochaine majorité devrait engager une stratégie nationale articulée autour de quatre priorités : une prévention exigeante ; un plan national du rétablissement associant soins spécialisés, structures résidentielles, groupes d’entraide, soutien aux familles et évaluation des résultats ; une justice dotée des moyens humains et techniques correspondant à la menace ; enfin, des capacités pénitentiaires permettant d’exécuter les peines et de préparer la réinsertion.
Le narcotrafic n’est plus seulement une question de drogues. Il est devenu une épreuve de souveraineté. Les chiffres sont connus, le diagnostic aussi. La seule question qui demeure est politique : aurons-nous enfin le courage de donner à la République les moyens de reprendre le contrôle ?