L’annonce de Marisol Touraine, ministre de la Santé, de la mise en place en 2013 d’une expérimentation de salle d’injections à moindre risque en France a conduit le Conseil national de l’ordre des médecins (CNOM) a planché sur ce sujet ; ce qu’il a fait en décembre 2012. Il en ressort des interrogations qui montrent une hostilité manifeste du Conseil à cette initiative. Passage en revue.
Alors que la mise en place expérimentale d’une salle d’injection contrôlée vient d’être autorisée par le Premier ministre, l’Académie nationale de médecine rejette l’initiative déjà exprimée dans un avis de janvier 2011.
Arguments avancés, il convient de traiter les addictions et non de les entretenir. De plus, la France s’est dotée de nombreuses structures d’accueil pour les toxicomanes où sont délivrés des produits de substitution.
Résultat, l’Hexagone serait au premier rang quant au nombre de patients (140 000) bénéficiant de cette prise en charge.
Enfin, l’institution énonce les nombreux obstacles qui s’opposent à ce projet.
Bertrand Delanoé et le député de Paris Jean-Marie Le Guen pour leur part se félicitent de l’accord donné et rappellent l’accord de la ville à une expérimentation dès octobre 2010.
En janvier 2011, l’Académie Nationale de Médecine [1] , après plusieurs réunions, auditions d’experts et analyse des résultats des expériences à l’étranger, a indiqué son opposition à la création de salles de consommation contrôlée de drogues telles qu’elles sont actuellement définies. Cet avis s’est appuyé sur plusieurs arguments au premier rang desquels :
les addictions aux substances psycho-actives créent un état de maladie qu’il convient de traiter et non d’entretenir : priorité doit donc être donnée aux actions visant à aider le sujet dépendant à retrouver la liberté que la drogue lui a ôtée ;
notre pays est doté de structures de soins aux toxicomanes facilement accessibles et en outre susceptibles de délivrer des produits de substitution à l’héroïne : l’efficacité de la politique de réduction des risques mise en œuvre en France (distribution de seringues, traitements de substitution) est attestée par une réduction massive de la contamination des usagers de drogues par le virus HIV (moins de 2% des nouvelles contaminations concernent des toxicomanes).
En France 140 000 personnes reçoivent un traitement de substitution par voie orale : notre pays est au premier rang concernant cette offre [2].
Selon le rapport INSERM [3] de 2010 ayant trait aux modalités de réduction des risques, 8 pays se sont dotés de salles d’injection contrôlée dans des contextes sanitaires et de politique de réduction des risques très différents des nôtres. Il n’est pas établi que les salles d’injection contrôlée aient un impact sur la consommation de drogues des usagers ou de la communauté.
L’Académie Nationale de Médecine souligne que la mise en place expérimentale de salles d’injection contrôlée serait d’un coût élevé : un tel projet ne devrait pas se faire au détriment des actions déjà entreprises et du soutien aux associations de bénévoles œuvrant contre les toxicomanies. Regrettant que son avis de janvier 2011 n’ait pas été entendu puisque les pouvoirs publics affirment vouloir persister dans leur projet d’expérimenter la mise en place de salles d’injection contrôlée des drogues, l’Académie nationale de médecine redit avec netteté les obstacles à la mise en place d’un tel projet.
1) L’organisation de salles d’injection contrôlée de drogues ne saurait se concevoir sans les conditions de sécurité sanitaire nécessaires à tout acte d’injection :
a. identification du produit injecté ;
b. garantie d’asepsie ;
c. disponibilité des moyens de réponse aux urgences vitales consécutives à l’injection.
2) Une telle expérimentation imposerait de satisfaire à certaines exigences éthiques et juridiques :
a. Toute expérimentation suppose une méthodologie, des critères d’évaluation et un calendrier définis à l’avance ;
b. la personne admise dans un protocole expérimental devrait bénéficier d’une information éclairée sur les risques encourus et il faudrait recueillir l’expression de son consentement ;
c. les responsabilités des pouvoirs publics et des professionnels en cas de complication médicale voire d’acte délictueux commis sous l’emprise de la drogue devraient être définies ;
d. le risque de recours consécutif à l’injection de substances non inscrites à la pharmacopée ou à des posologies non répertoriées voire illégales devrait être pris en compte.
L’Académie de médecine réitère donc son opposition au projet d’expérimentation de salles de consommation contrôlée des drogues.
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Groupe de travail : J.F. Allilaire, J. Costentin, J.P. Goullé, M. Hamon, X. Laqueille, M. Lejoyeux, M.C. Mouren, J.P. Olié (rapporteur), R. Nordmann, J.P. Tillement (Commissions 2, 5 et 6)
Le gouvernement a donné son accord pour la création d’un premier site expérimental. Le maire du Xe arrondissement de Paris s’est porté volontaire pour accueillir cette salle de consommation de drogue.
Au lendemain du feu vert de Matignon pour ouvrir une salle de consommation de drogue à Paris, beaucoup de riverains du Xe arrondissement s’inquiètent. Leur maire, Rémi Féraud (PS), s’est porté volontaire depuis plusieurs mois pour accueillir cette salle expérimentale. Si la pointe Gare du Nord-Barbès-Stalingrad est évoquée, personne à la mairie ou dans les associations ne sait encore situer le lieu exact.
«On pose des questions qui restent sans réponse»
«Pour un projet porté soi-disant haut et fort par la municipalité, les agissements se font dans le secret et l’opacité, on pose des questions qui restent sans réponse, tout se fait dans le dos de tout le monde, s’indigne Serge Federbusch, conseiller (UMPPA) du Xe arrondissement de Paris et président du Parti des libertés. Il n’y a eu ni réflexion ni pédagogie, encore moins de débat.» Comme celle des riverains, la crainte de l’élu est que ce projet «ajoute des difficultés à la difficulté».
Avec ses gares du Nord et de l’Est, le Xe arrondissement «draine déjà des populations marginales et doit faire face aux nombreux trafics et délinquances en tout genre», concède Céline Debaulieu, coordinatrice de l’association Gaïa-Paris, qui milite pour l’ouverture de salles d’injection. «Les habitants ont peur que cela rajoute une nuisance, explique-t-elle, mais c’est là tout le travail de pédagogie et de dédramatisation que nous devons faire main dans la main avec les riverains.»
Subventions du Conseil de Paris
L’association, qui travaille depuis 2005 avec des équipes mobiles d’éducateurs, de médecins et d’assistants sociaux pour prendre en charge les toxicomanes, s’est vu accorder 38.000 euros de subvention en décembre dernier par le Conseil de Paris pour mettre en place la phase de préfiguration du projet. Pour Céline Debaulieu, ces salles sont «une vraie plus-value», car «travailler avec les usagers sur leurs pratiques est un point d’entrée vers le soin, la prise en charge et le sevrage», pense-t-elle.
La «salle de shoot» de Vancouver, qui fait référence dans le domaine avec ses 1.000 passages par jour, aurait eu 30 % de demandes de sevrage dès la première année de fonctionnement, font valoir les associations militantes. À ce stade expérimental, la salle parisienne serait capable de traiter 200 passages par jour.
Comment ça fonctionne? L’exemple de Genève
Quai 9, la salle de shoot de l’Association genevoise de réduction des risques liés aux drogues, baptisée Première ligne, est souvent citée en exemple par les défenseurs des salles de consommation de drogues. Le local de 50 m² situé près de la gare de Cornavin à Genève a des airs d’appartement Ikea. Dans la salle, chaque place est composée d’une chaise, d’un lavabo et d’une petite poubelle. L’association ne fournit pas la drogue mais distribue du matériel stérile pour les injections. Elle dénombre environ 140 passages quotidiens, sachant que certains usagers peuvent revenir jusqu’à six fois dans la même journée. Les responsables de Quai 9 estiment qu’entre 50 à 70 toxicomanes viennent tous les jours. Entre 11 heures et 19 heures, l’accueil est fait par des travailleurs sociaux et des infirmiers (un médecin vient quelques heures par semaine). Ici, tout est anonyme et confidentiel. Les noms des toxicomanes ne sont pas transmis à la police.
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« Une incitation à violer la loi. » C’est ce que pense le député UMP des Yvelines, Henri Guaino, du feu vert donné par Matignon à une salle de shoot, à Paris. Il l’a déclaré mercredi 6 février sur France 2. Actuellement illégales en France, ces salles de consommation sont destinées aux toxicomanes de rue, précarisés et en rupture. Elles doivent leur permettre de consommer leurs propres produits dans de bonnes conditions d’hygiène et sous supervision de personnels de santé, et de réduire les troubles à l’ordre public.
L’ancienne plume de Nicolas Sarkozy a estimé que la décision de Matignon était« une défaite morale de plus » après le projet de loi sur le mariage pour tous. Pour l’élu, « on ouvre une faille dans la loi, dans l’interdit, et c’est le gouvernement qui le fait ». « Est-ce qu’on veut une société dans laquelle la drogue est légalisée ou pas ? s’est-il demandé. Le gouvernement n’a qu’à le dire, c’est un pas en avant. » Cliquez ici pour voir la video
Alors que la ministre de la Santé a initialement promis pour la fin de l’année dernière le lancement des salles de consommation de drogues, les associations impliquées dans la politique de réduction des risques s’inquiètent du silence gouvernemental. « À l’heure actuelle, les acteurs de terrain n’ont toujours pas eu connaissance des conclusions du rapport de faisabilité demandé en octobre 2012 par Marisol Touraine à la MILDT sur ce sujet », soulignent les 21 signataires d’un communiqué.
Dans le cadre de cette étude, la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie a rencontré les acteurs intéressés par la mise en place de salle de consommation à moindre risque à Paris et en région.« C’est au décours de cette étude de faisabilité désormais attendue dans le courant du premier trimestre 2013 que le Premier ministre doit donner son feu vert pour le démarrage d’une action expérimentale », explique leDr Jean-François Corty, directeur de mission France à Médecins du monde. « Par rapport à des calendriers officieux qui avaient été évoqués, on risque de prendre du retard. Je pense que c’est très difficile d’y voir clair », confie le psychologue Jean-Pierre Couteron (Réseau Français de réduction des risques/Fédération addiction).
Trois villes en première ligne
À ce jour, trois grandes villes – Paris, Marseille, Bordeaux – ont clairement fait avancer leur projet d’expérimentation de salle de consommation de drogues à moindre risque, avec à chaque fois un net soutien des maires de droite comme de gauche. Reste qu’un feu vert gouvernemental permettrait d’accélérer la mise en œuvre opérationnelle de ces expérimentations. À Paris, le projet de salle de consommation portée par l’association GAIA et Médecins du monde bloque encore sur deux points essentiels : le financement et l’attribution d’un local dans le 10e arrondissement de la capitale. « Démarcher pour trouver un local, quand on n’a pas encore l’autorisation, ça rajoute un peu plus de complexité à l’histoire. On attend aujourd’hui un feu vert du gouvernement pour avancer sur le financement », indique le Dr Élisabeth Avril, en charge du projet de salle de consommation parisienne pour l’association GAIA.
Démarrer avant les municipales
« À Paris, on travaille depuis l’été dernier à la mise en place de ce projet. On est en lien avec l’agence régionale de santé, la DGS, la mairie de Paris, la mairie du 10e. On a commencé à former des équipes, on se met en place pour pouvoir proposer une salle qui serait ouverte sept jours sur sept, 8 heures par jour », précise le Dr Corty. « La salle de consommation, il ne faut pas la voir uniquement comme le lieu où les gens s’injectent car, dans un réseau de soins, c’est un maillon qui permet de rejoindre les plus précaires. On est là pour amener les gens aux soins, pas pour les laisser dans la drogue comme certains le disent haut et fort », résume le Dr Avril.« On souhaite tous que cette expérimentation qui devra être documentée puisse démarrer avant le lancement de la campagne pour les municipales », indique-t-il.
Parallèlement au projet de salle de consommation de drogues à moindre risque sur Paris, Médecins du monde soutient un programme de recherche sur l’éducation aux risques liés à l’injection (ERLI) réalisé en équipe mobile aux alentours de la gare du Nord. Ce projet mené avecl’ANRS et l’INSERM au sein d’un protocole assez contraignant englobe pendant deux ans une soixantaine d’usagers.
En pratique, une structure mobile médico-sociale va à la rencontre de ces personnes qui se retrouvent alors accompagnées dans leur pratique d’injection de drogues. « On travaille sur une approchecomportementale pour aider les usagers de drogues à limiter leurs risques au moment de l’injection (transmission d’hépatite, contamination VIH, septicémie…) », explique le Dr Jean-François Corty.
« A terme, la salle de consommation à moindre risque va intégrer le dispositif ERLI qui n’aura plus lieu d’exister sur son espace actuel (autour de la gare du Nord) dès lors que la salle sera constituée. Ce programme ERLY continuera probablement dans des lieux excentrés de la capitale où il faudra aller au plus proche des usagers », ajoute leDr Corty.
› DAVID BILHAUT Le Quotidien du Médecin
Une nouvelle molécule d’intérêt dans le traitement de la dépendance à l’alcool vient d’être testée avec succès par une équipe de l’Inserm.
Les chercheurs ont réussi à diminuer de 75 % la consommation d’alcool chez des rats dépendants.
Réduire de trois quarts la consommation d’alcool de personnes dépendantes sans trop d’effets secondaires ? Voilà un objectif que les spécialistes n’envisagent qu’en rêve. C’est pourtant ce qui vient d’être obtenu chez des rats dépendants, traités par une nouvelle molécule qui cible les récepteurs d’un puissant neuromodulateur présent dans le cerveau : l’adénosine.