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11 novembre 2015

Cannabis, tolérance zéro

Editorial  11 Novembre 2015    

(cliquez pour en savoir + sur les mots en couleur)            

Les relais sur le blog de lémission d’Arte «  Cannabis, l’état doit –il devenir dealer  » où notre Président, Jean Costentin, intervenait, face à deux partisans de la libéralisation de l’usage du cannabis et des autres drogues puis de la proposition de Madame Valérie Pécresse de dépister l’usage de drogues dans les établissements scolaires nous valent un important courrier. Les vraies questions sont enfin posées, le débat s’engage, nous allons proposer à nos lecteurs de larges extraits des commentaires que nous avons reçus

Deux informations complémentaires sont à apporter au dossier ; La première vient des USA après que quelques états aient légalisé l’usage du cannabis. La réaction des narcotrafiquants  ne s’est pas faite attendre, l’héroïne et la cocaïne ont remplacé le cannabis , semble t-il avec un succès commercial assorti d’une recrudescence d’accidents graves qui justifient une intervention fédérale. Ces deux drogues, plus puissantes sont aussi plus attractives mais plus toxiques , la situation des toxicomanes s’aggrave.

L’autre information est la prolifération actuelle des nouvelles drogues, beaucoup plus puissantes et aussi plus toxiques, parmi lesquelles les cannabinoïdes de synthèse (voir article du Figaro du 8 juin 2015). Introduire des dérivés du cannabis n’est pas innocent, on peut penser qu’ils s’avancent à l’ombre du cannabis pour profiter de l’allégement pénal annoncé en France, une simple contravention pour usage illicite. Or ils sont beaucoup plus puissants et génèrent des pathologies nouvelles. Les risques sont grands, la prévention et l’éducation plus que jamais nécessaires, ne suffiront pas.

Jean-Paul Tillement et Jean- Pierre Goullé

Valérie Pécresse : Éradication du cannabis de l’espace éducatif par J Costentin

Professeur Jean Costentin Président du centre national de prévention d’études et de recherches sur les toxicomanies (CNPERT)

« ELECTIONS REGIONALES – Partie depuis plusieurs mois en guerre contre la « banalisation de la drogue  » chez les jeunes, Valérie Pécresse promet de serrer la vis si elle élue à la présidence de la région Ile-de-France. En cas de victoire, elle mettra en place des tests de dépistage salivaire de consommation de cannabis dans les lycées franciliens.

  »La consommation de drogue a pour conséquence la démotivation, le décrochage et l’échec scolaire. Lutter contre l’usage de la drogue chez les mineurs c’est ma responsabilité de candidate « , explique-t-elle au quotidien régional tout en détaillant un dispositif.

La pratique de ces tests serait soumise à l’approbation des conseils d’administration des 470 lycées d’Ile-de-France (dont la région à la responsabilité). S’ils donnent leur accord, les élèves seraient contraints de se soumettre à ces tests sous peine d’être considérés d’emblée comme « positifs ». Les parents seraient prévenus et les lycées où les adeptes de la fumette sont les plus nombreux feraient l’objet de mesures spécifiques pour lutter contre le trafic. En avril dernier, madame Valérie Pécresse avait déjà dénoncé « une évolution sociologique et aussi une forme de banalisation de la consommation du cannabis dans la société « . Elle réclamait alors des « lycées sans addiction, comme on a fait les lycées sans tabac, avec des vrais contrôles à l’entrée des lycées ». 

La présentation de cet ambitieux et très important projet a évidemment suscité les critiques de tous les prolégalisateurs du cannabis, constamment à l’affut, qui ont tant contribué à la pandémie cannabique qui consume notre jeune génération («  ça contreviendrait à la loi, ce serait une agression pour les adolescents, ça ne respecterait pas la liberté, ce n’est pas possible…. » et j’en passe).  L’ancienne ministre des universités sait combien ce cannabis affecte les performances éducatives.

Sans le dire, elle constate la discordance entre les faibles performances éducatives des élèves français dans la compétition mondiale (27ième rang dans le classement PISA), et le fait que nous sommes parmi les nations dépensant le plus pour l’éducation de leurs enfants.  Plutôt que d’exprimer, le cas échéant, quelques nuances (comme peut en susciter l’expression de toute position), saluons bien bas et mieux applaudissons cette déclaration forte et cette initiative très importante de madame Pécresse, qui a pris la réelle mesure du drame cannabique qui consume notre jeunesse.

Outre la toxicité physique et psychique de cette drogue, que l’on ne développera pas ici, concentrons-nous sur ses aspects en relation avec l’éducation.

Le cannabis (par son THC), perturbe de multiples façons les activités éducatives, d’où mes raccourcis habituels destinés à marquer l’esprit de mes jeunes auditeurs : « le chichon ça rend con » ; « pétard du matin-poil dans la main ; pétard du soir-trous de mémoire ».

Plus doctement maintenant : Le THC suscite une ivresse, une somnolence, une défocalisation de l’attention, des troubles délirants (pensée coupée de la réalité, sorte de rêve éveillé), des manifestations hallucinatoires (perceptions erronées, fallacieuses), un syndrome amotivationnel, une aboulie, une énorme paresse, des individus tout puissants sur leur chaise, mais qui répugnent à s’en soulever ; qui réussiront tout quand ils le voudront, mais le moment n’est jamais venu ; qui critiquent l’effort d’autrui pour se dispenser de le partager ; des individus revenus de tout sans être jamais allés nulle part.

« Arrêtes, tu me prends la tête ! »,  en raison d’une discontinuité du cours de la pensée,  d’un passage du coq à l’âne, d’un oubli du mot ; à certains égards des troubles du type maladie d’Alzheimer. Le THC perturbe la mémoire de travail, la mémoire opérationnelle, la mémoire qui permet de terminer sa phrase dans la logique de son début ; mémoire qui permet d’exprimer une phrase dans la continuité de la précédente, et même (mais on ne peut plus parler de mémoire) d’anticiper la phrase suivante. On connait les bases neurobiologiques de ces troubles.

Ils sont liés à l’inhibition de la libération d’un neuromédiateur, l’acétylcholine, dans l’hippocampe, sous l’effet de très faibles concentrations de THC, de l’ordre de grandeur de celles qui persistent pendant plusieurs jours après la consommation d’un seul « joint ». « Un joint c’est pour une semaine dans la tête et plein de joints c’est pour plusieurs semaines ». Lors de l’arrêt d’une consommation au long cours de cannabis, il a été constaté une perte de près de 8 point de Q.I. (quotient intellectuel), irrécupérable.

Comment imaginer que dans ces conditions un élève tire parti des efforts déployés pour lui inculquer des connaissances. « C’est comme si on pissait dans un violon » exprimait un enseignant exerçant  dans une école des travaux publics, formant des conducteurs d’engins de chantier.

Le jour où, à 10h du matin, j’y effectuais une présentation sur les méfaits du cannabis,  je constatais que  près de 60 % de ces pauvres jeunes gens  étaient « shootés », « camés », paumés », la conjonctive injectée, la paupière lourde, les mouvements oculaires en décalage par rapport au déplacement de mes deux index dans leur champ visuel ; la tête lourde piquant en avant, l’air lointain, absent, quand ce n’était pas pour quelques-uns un sommeil profond ;  ces intoxiqués étaient, bien sûr, incapables de répondre aux questions que je leur posai, lesquelles visaient seulement à leur faite répéter ce que je venais d’exprimer.

Les enseignants qui m’avaient convié, confirmaient mes intuitions de résultats catastrophiques aux contrôles des connaissances, constatant une imperméabilité complète aux messages simplifiés à l’extrême que ces enseignants, dont la motivation était mise à rude épreuve, s’appliquaient encore à leur dispenser. ………

 

 

Lycées sans drogue en Ile de France: sortons enfin du déni de réalité (Martine Daoust et Mickaël Naassila)

Daoust et Naassila

Martine Daoust  a été rectrice de l’académie de Poitiers d’octobre 2010 en septembre 2012. Professeur des universités de 1ère classe, agrégée en sciences du médicament, option physiologie, Martine Daoust a enseigné à l’université de Picardie Jules Verne (UPJV), dans l’UFR des sciences pharmaceutiques.Elle est également chevalier de la légion d’Honneur, et lauréate du Prix de l’Académie de médecine

Mickaël Naassila Professeur de Physiologie UFR de Pharmacie – Directeur de l’unité INSERM ERi 24 – GRAP -UFR de Pharmacie – Groupe de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances
Alors que la France est un des pays européens où la diffusion du cannabis est la plus importante, et que la majorité des consommations régulières concerne les jeunes, il est toujours très compliqué d’en parler sans tomber dans des discours passionnés. Le débat finit toujours par se résumer à des oppositions dogmatiques et il devient de plus en plus difficile de prendre des mesures de prévention sans déchainer des hordes de critiques qui tiennent plus de la posture que de l’objectivité scientifique. Au final, on laisse le problème sous le tapis et les chiffres, têtus, enquête après enquête, nous révèlent la fragilité des adolescents.

Dès 15-16 ans, près de 9% des adolescents présentent un risque élevé d’usage problématique du cannabis, c’est-à-dire un usage susceptible d’induire des dommages sanitaires, sociaux et scolaires importants. Plusieurs arguments plaident en faveur de cette vulnérabilité spécifique.

Avec la consommation d’alcool, celle de cannabis et leurs dommages sur la santé ont été l’objet de deux expertises collectives INSERM à plus de 10 ans d’intervalle. Constat un peu surréaliste : les experts réunis avancent de nouvelles connaissances, émettent des recommandations, et rien de bouge. On fait comme si les problèmes n’existaient pas. Régulièrement, des résultats d’enquêtes sont annoncés, à grands coups de communication. Et puis, plus rien. Les problèmes passent à la trappe sans l’ombre d’une solution pratique. Ce qui est d’autant plus surprenant alors qu’un consensus de connaissances est largement atteint et on sait parfaitement identifier les situations à risque. L’exposition des adolescents à l’alcool et/ou au cannabis en font partie.

On sait qu’entre 15 et 25 ans, le cerveau n’a pas fini sa maturation, il reste particulièrement plastique et donc sensible aux toxiques qui ont alors des effets à long terme sur les processus cognitifs et mnésiques. Des déficits cognitifs, des défauts d’attention ont largement été décrits dans la littérature et les supports cellulaires et moléculaires sont à présents identifiés. Si l’adolescence est une période de développement caractérisée par des modifications physiques, psychologiques et sociales, on sait que ces changements sont associés et sous tendus par un remodelage cérébral intense. C’est cette évolution cérébrale qui régule l’acquisition des habiletés cognitives et comportementales complexes se mettant en place. Elle implique entre autres le système endocannabinoïde (système de neurotransmission endogène). Ce système emprunte les mêmes messagers que les cannabinoïdes exogènes apportés par la consommation. Ces relations cellulaires entre les processus de développement et le système cannabinoïde indiquent sans conteste la sensibilité aux cannabinoïdes des événements de maturation cérébrale. Plus personne ne remet en cause ces données largement renforcées par les observations cliniques.

Sur le plan épidémiologique, des études récentes sur plusieurs milliers de jeunes, ont montré un lien robuste entre la consommation de cannabis à l’adolescence et les effets délétères rencontrés à l’âge adulte. Les atteintes sont cognitives – troubles de mémoire, de l’attention et de la concentration, manque de motivation – et ont été décrites depuis longtemps chez les consommateurs de cannabis au long cours. Elles sont depuis confortées par des études réalisées sur des cohortes suffisamment étoffées pour qu’il en soit tenu compte dans les stratégies éducatives, au-delà des postures dogmatiques. D »autant plus important de considérer ces données que les effets, dans certains cas, semblent irréversibles.

Alors voilà, maintenant, nous savons, nous ne pouvons plus ignorer que le cannabis risque pour bon nombre de lycéens, d’affecter leur scolarité par manque de motivation, désintérêt, ou troubles cognitifs. C’est aussi un facteur aggravant dans les processus de décrochage. Comment mettre autant d’énergie et de moyens pour lutter contre le décrochage scolaire si on ne s’attaque pas aux facteurs de risques ? La consommation de cannabis en est un.

Maintenant que nous savons, que faisons-nous ? Vouloir instaurer des lycées sans drogues, comme le projette Valérie Pécresse, c’est poser des mots sur la problématique et mettre en place une stratégie cohérente pour y parvenir. Stratégie qui allie rappel à la loi, identification du problème et stratégie de remédiation et de prévention, avec un véritable portage politique fort. Le projet pour les lycées de l’Ile de France de pourvoir chaque établissement d’un référent addiction est totalement en accord avec les recommandations de bonnes pratiques pour accompagner les jeunes consommateurs. Il s’agit de former des référents, dans chaque lycée, donc au plus proche des lieux de vie des lycéens, au repérage précoce des consommations le plus tôt possible afin de ne pas laisser s’installer les comportements à risques. Ces référents auront aussi la tâche de développer les liens avec les partenaires du champ sanitaire et avec les parents. En particulier, le projet sera renforcé par une stratégie de conventionnement avec les structures spécialisées dans la prise en charge des adolescents. ( CSAPAs et CJC ). Enfin, les réferents devront former des lycéens relais pour le développement de formations par les pairs, clairement reconnue pour son efficacité dans la transmission des messages.

Ces actions, inscrites dans chaque lycée, et accompagnées du nécessaire rappel à la loi, avec, comme pratiqué dans d’autres pays, un dépistage de consommation. Il s’agit d’une stratégie originale par son approche hautement intégrative, qui prend en compte chaque lycéen, mais aussi son environnement scolaire et familial. Cette stratégie se situe complètement dans un cadre sanitaire. On identifie précocement le problème grâce aux référents, on assure l’adressage par conventionnement avec les structures dédiées et surtout, on sort du déni par le dépistage.

C’est donc l’ensemble des bonnes pratiques issues des recommandations qui sera déployé dans les lycées de l’IdF.

A cet égard, la stratégie portée par Valérie Pécresse est audacieuse, originale et répond à un véritable problème de santé publique.

Enfin !

 

Poinsot Philippe

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