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Date

28 septembre 2022

Place du cannabis et de ses dĂ©rivĂ©s en onco-hĂ©matologie aux Etats Unis : le « Far-West » en 2022.

DOCTEUR JOËLLE GUILHOT

Jill Sederstrom : Growing Marijuana Use – ASH Clinical News, vol.8 n° 10, August 2022 (John
Wiley & Sons on behalf of the American Society of Hematology).


Cet article résume certains aspects de l’utilisation du cannabis et de ses dérivés en onco-hématologie sur la base de réflexions orales ou écrites de spécialistes de cette discipline.
La légalisation de ces produits aux Etats Unis, à des fins médicales ou récréatives, est en augmentation.


Par ailleurs, une enquête nationale américaine sur la consommation de drogues et la santé, conduite en 2020, a indiqué que 17,9 % des personnes âgées de 12 ans ou plus (environ 49,6 millions de personnes) ont déclaré avoir consommé du cannabis au cours des 12 mois précédents.


C’est une pratique en augmentation que les hématologues constatent eux même dans leur pratique clinique. Or, on attribue aux cannabis et aux cannabinoïdes le potentiel de réduire la douleur, d’améliorer la qualité de vie, d’aider aux soins palliatifs et d’augmenter l’appétit. L’intérêt de ce type de molécules est donc à discuter dans le domaine de l’onco-hématologie, car de nombreux patients souffrent d’anxiété, de
douleurs chroniques, de nausées et perte d’appétit liées à la maladie ou à son traitement.


De nombreuses études cliniques ont été et sont encore menées mais le rapport bénéfice/risque reste difficile à établir.
Les problèmes soulignés dans cet article sont en effet multiples et relèvent de plusieurs
aspects :
a) L’absence de lois harmonisées d’un état américain à l’autre concernant le nombre de produits autorisés (le « Far-West » selon le Dr Hansra), leur formulation (plus d’une centaine selon le Pr Gupta) et leur distribution : Il est donc difficile de comparer les essais de recherche menés dans un État à un autre, d’élaborer des lignes directrices ou des conclusions uniformes. La Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis a cependant approuvé deux cannabinoïdes synthétiques : le dronabinol et le nabilone,
afin de traiter les nausées et les vomissements chez les patients qui suivent une chimiothérapie,


b) L’utilisation avouée ou non de drogues illégales, en plus de ce qui a pu être prescrit par le médecin. Toutes formes confondues beaucoup de patients en consomment estime le Dr Curtis. Dans l’une de ses études concernant la drépanocytose, en 2018, 42 % des patients adultes interrogés ont déclaré avoir consommé de la marijuana au cours des deux années précédentes, principalement à des fins «médicales».
Elle a donc décidé de favoriser l’accès légal au cannabis thérapeutique pour limiter au maximum les pratiques illégales chez ses patients, mais elle n’exclut pas que certains puissent cumuler les deux sources d’apport en même temps, augmentant ainsi le risque de toxicité. Elle souligne à quel point la conversation avec les patients concernant leurs habitudes est importante,


c) Le manque de transparence quant à la formulation de certains produits commercialisés. Le Pr Halpern ne prescrit pas de dérivés du cannabis à ses patients.

Elle estime que leur développement industriel n’est pas assez réglementé et que le produit fini fourni est en fait parfois mal connu.
Dans tous les cas la conduite d’essais thérapeutiques est rendue difficile par la complexité de la législation mais aussi parce que les patients, doivent s’engager à renoncer à toute consommation personnelle et étrangère de cannabis pour s’assurer que les résultats de l’étude sont valides.


De fait, les auteurs des études citées ici sont réservés quant aux bénéfices potentiels. Les études observationnelles auxquelles le Dr Curtis a participé concernant la drépanocytose indiquent que les patients qui ont eu du cannabis médical pour traiter leurs symptômes ont signalé une amélioration de la douleur, de l’appétit, et une diminution de l’anxiété avec, pour les formes les moins sévères de la maladie, moins de recours à des consultations médicales.

Mais elle souligne que ces résultats ne sont pas aussi solides que s’ils avaient été issus d’un essai contrôlé randomisé. Le Pr Abrams, lui, a participé à un essai croisé randomisé comparant du cannabis vaporisé (THC et CBD associé) à un produit vaporisé placebo dans la drépanocytose.
Parmi les 23 patients qui ont terminé les deux volets de traitement, les chercheurs n’ont constaté aucune différence significative dans les niveaux de douleur autodéclarés ou les symptômes liés à la maladie.


Le cannabis (CBD et THC) a aussi été proposé pour traiter la réaction du greffon contre l’hôte lors de greffe, notamment de cellules souches hématopoïétiques. Le Pr Shore a participé à une étude qui en a montré l’intérêt. Pour autant, elle préfère ne proposer le cannabis que lorsque les patients ne répondent pas aux autre traitements connus.


Le Dr Hansra, tant en hématologie qu’en cancérologie, note un intérêt dans sa pratique courante pour le dronabinol avec amélioration importante de l’appétit, des niveaux d’anxiété et des mesures de la qualité de vie. Mais il estime lui aussi que les études en cours manquent de qualité.
Par ailleurs les risques potentiels du cannabis et des cannabinoïdes ne sont pas négligeables :

  • Majoration de sentiments de dĂ©sorientation, d’anxiĂ©tĂ©, de vomissements ou de nausĂ©es et de fatigue Ă  court terme, chez certains patients et non rĂ©duction de ces symptĂ´mes comme escomptĂ©.
  • Majoration de syndrome dĂ©pressif : le Pr Franson note que mĂŞme si Ă  court terme ce symptĂ´me Ă  Ă©tĂ© objectivement rĂ©duit, il peut paradoxalement, se majorer Ă  plus long terme.
  • Infections fongiques locales et pulmonaires :
    Toutes pathologies confondues, une étude observationnelle utilisant les données d’une vaste base de données sur les demandes de règlement d’assurance-maladie a indiqué que les patients qui fumaient du cannabis étaient 3,5 fois plus susceptibles de développer une infection fongique que ceux qui n’en consommaient pas.
  • Les spores fongiques sont apportĂ©es par la plante. A fortiori, les patients traitĂ©s spĂ©cifiquement pour des hĂ©mopathies malignes (leucĂ©mies, syndrome myĂ©lodysplasiques …) sont donc particulièrement Ă  risque de dĂ©velopper ces infections fongiques car ils sont immunodĂ©primĂ©s comme le souligne le
    Dr Halpern.
  • Il dĂ©conseille donc les formes inhalĂ©es ou vaporisĂ©es, tout comme le Dr Curtis, mĂŞme si certains comme le Pr Abrams dĂ©clare que ces dernières contrĂ´lent mieux l’apparition, la profondeur et la durĂ©e de l’effet thĂ©rapeutique.

Enfin, le Dr Hansra déclare que la recherche sur les interactions possibles du cannabis avec la chimiothérapie est limitée et on ne sait pas encore si cela pourrait nuire à son efficacité ou non.

Les formes orales sont en effet métabolisées par le foie.


En conclusion,

Il y a encore de nombreuses et importantes questions sans réponses au sujet du cannabis médical, de son efficacité et des populations de patients qui pourraient en bénéficier en onco-hématologie.

Du tabac dans les joints de cannabis : une rĂ©alitĂ© ignorĂ©e.

Ci dessous , la traduction de ce texte

Publié en 2015 par le Centre Européen de Traitement des Données de Consommation de Drogues et Dépendance


Traduction de Background


Contexte 
L’analyse des données recueillies pour l’ensemble des populations de l’UE montrent que :

a) le cannabis y est la drogue la plus consommĂ©e : 14,6 millions d’europĂ©ens de 15-34 ans dont 8,8 millions de 125-24 ans ;

b) 1% des adultes en consomme quotidiennement ;

c) le cannabis est la drogue la plus fréquemment à l’origine de demande de traitement pour dépendance (addiction).

Traduction de The European smoking pattern


Consommation du cannabis : un mode propre Ă  Europe
Alors qu’en dehors de l’Europe le cannabis « pur Â», sans substance ajoutĂ©e, est le mode courant de consommation, le consommateur europĂ©en fume un mĂ©lange de cannabis (sous forme de plante ou de rĂ©sine) et de tabac, ce dernier facilitant la combustion,

Ce fait semble ignoré des épidémiologistes, chercheurs et autres professionnels du traitement des données en Europe puisque la grande majorité de leurs questionnaires de surveillance de consommation portent sur la prise de cannabis ou sur celle de tabac et non sur leur usage mixte.

Les données européennes recensant leur usage associé sont donc très limitées et par conséquent leur valeur informative n’est pas significative.

Traduction de Implications for research and interventions


Implications pour la recherche et ses applications pratiques
Négliger le co-usage cannabis-tabac n’est pas sans conséquences en termes de recherche. En Pharmaco-toxicologie par exemple, l’étude des interactions entre médicaments pris simultanément permet d’identifier par quels mécanismes les propriétés de l’un (activité, toxicité…) peuvent être modifiées par le co-usage de l’autre et d’en tirer les conséquences en thérapeutique.

On dispose bien de quelques études récentes sur la nicotine montrant que le système endocannabinoïde intervient dans l’activation des circuits de récompense, renforcement et motivation, mais en ne prenant pas en compte le mode européen de fumer, les questionnaires d’évaluation ne recueillent pas les données nécessaires pour analyser le rôle de la nicotine dans l’induction et le développement d’une dépendance au cannabis.

La pertinence de l’utilisation de tests psychométriques pour l’évaluation de la dépendance au cannabis chez le fumeur européen pose donc question puisqu’il n’est pas tenu compte de l’effet propre à la nicotine.

Lequel s’ajoute Ă  celui du cannabis (synergie additive ?, potentialisation ?…).
En pratique, la présence de tabac dans l’évolution de la dépendance au cannabis n’est pas prise en compte par les outils d’évaluation européens.
Et même il est clair que tout comportement de dépendance est multifactoriel, y compris dans le cas du cannabis, en pratique il n’est pas d’usage en Europe de conseiller à ses consommateurs d’utiliser des substituts de la nicotine ou de la supprimer.


Conclusion
Les protocoles de surveillance et de dépistage de la dépendance au cannabis doivent être rectifiés en tenant compte de l’association cannabis-nicotine afin de recueillir des données pertinentes pour des applications efficaces chez les consommateurs européens.

Source

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