Le cannabis dans la sclérose en plaques :

Un intérêt qui reste à démontrer mais avec déjà du plomb dans l’aile

Pr. Jean Costentin Neuropsychopharmacologue, Président du centre national de prévention, d’études et de recherches sur les toxicomanies:  C.N.P.E.R.T.

A l’attention  du docteur O. Veran député de la R.E.M., neurologue

Le médecin, neurologue hospitalier, Olivier Veran, député du parti la REM, se fait le chantre, à l’Assemblée nationale, du cannabis dit « thérapeutique ».

Nos contradictions ont été,

  1. dans un premier texte, adressées au député,
  2. dans un deuxième billet destinées au médecin ;

Dans le dernier volet de ce triptyque, nous nous adressons au neurologue, focalisant notre propos sur une pathologie familière de sa spécialité, la sclérose en plaques (SEP).

Un jugement aussi superficiel que rapide pourrait conduire à l’émerveillement : le principe actif majeur du cannabis, le tétrahydrocannabinol / THC, serait susceptible d’agir sur trois éléments de la SEP :

– par son effet immunodépresseur, il pourrait diminuer l’agressivité du processus auto-immun, par lequel l’organisme fabrique des anticorps dirigés contre la gaine de myéline des nerfs (équivalent de la gaine d’un fil électrique entourant le métal conducteur). Les anticorps anti -myéline la font disparaître, par plaques, troublant le passage rapide des potentiels électriques (électrons) qui parcourent les neurones, en sautant d’un rétrécissement de cette gaine de myéline (noeuds de Ranvier), au rétrécissement suivant, selon un mécanisme décrit comme la « conduction saltatoire » ;

  • – par son effet myorelaxant, il réduirait les spasmes et autres contractures que l’affection peut susciter ;
  • – par son effet analgésique, il diminuerait l’intensité des douleurs suscitées par les contractures précitées.

Ainsi présenté on serait tenté de conclure à une heureuse conjonction d’effets, justifiant le recours au THC dans la SEP, d’autant que certains patients qui en ont « bénéficié » ne tarissent pas d’éloges à son égard.

Rappelons que le THC est une drogue, un agent toxicomanogène. Aussi, ceux qui en ont usé pendant un certain temps vont souvent en abuser ; au point d’en devenir dépendants et de ne plus supporter d’en être privés. Cela peut expliquer leur enthousiasme et l’apologie de ses bienfaits que, plus objectivement, la plupart des praticiens ne constatent pas.

Si les trois effets précités peuvent se vérifier à un certain degré, ils sont néanmoins d’une intensité modeste, inférieure voire au mieux égale à celle des médicaments de référence utilisés dans cette affection.

Les effet immunodépresseurs ou immunomodulateurs des sérums anti lymphocytaires d’antan, de l’azathioprine / Imurel®, du méthotrexate, du glatiramère / Copaxone®, de la mitoxantrone / Elsep®, du chloraminophène / Chlorambucil®, des doses élevées de glucocorticoïdes, de l’interféron bêta, l’emportent de loin sur celui du THC.

L’effet myorelaxant, antispastique, du THC est faible comparé à celui du tétrazépam / Myolastan®, (retiré du marché en raison d’accidents cutanés rares mais parfois graves) ; ou comparé à celui du baclofène / Liorésal® ou du dantrolène / Dantrium®.

Quant à l’effet antalgique du THC, il se situe entre celui du paracétamol et celui de l’aspirine ; bien en deçà de la codéine ou du tramadol (ces deux derniers étant addictifs comme lui).

Ce qui caractérise un médicament, par rapport à un toxique (poison) c’est son rapport bénéfices / risques ; quels bénéfices peuvent être espérés pour le patient et quels risques seront encourus. Avec le THC, comme on vient de le dire, les bénéfices sont modestes, alors que les risques, comme nous allons le voir, sont nombreux et parfois graves.

Les méfaits du THC sont multiples, à la mesure du grand nombre et du caractère diffus des deux cibles principales de son action, les récepteurs CB1 (au niveau cérébral) et CB2 (au niveau du corps). Ces récepteurs, auquel le THC se fixe réversiblement pour agir, sont portés par la membrane des cellules. Ils constituent des sortes de guichets, auxquels le THC vient s’adresser pour communiquer des ordres ou du moins des informations aux cellules qui les portent. Dans le cerveau, parmi tous les types connus de récepteurs (au nombre de plus de trois cents), qui sont à l’écoute d’une centaine de neuromédiateurs et / ou de neuromodulateurs impliqués dans les dialogues intercellulaires, les récepteurs CB1 sont les plus nombreux. Ils sont présents dans presque toutes les structures cérébrales, quoique certaines (cervelet, striatum, hippocampe…) en comportent beaucoup plus que d’autres. C’est pour cette raison que le THC suscite simultanément un très grand nombre d’effets. Ce seul constat l’invalide en tant que médicament. C’en est fini, depuis longtemps, des thériaques, panacées et autres « sirops Typhon ». A un médicament doit correspondre un effet majeur ; on pourra tolérer, à la rigueur, quelques effets latéraux, mais point trop n’en faut.

Des multiples effets indésirables suscités par le THC, nous mettrons en exergue quelques uns d’entre eux.

-Le THC induit une ivresse, une ébriété, incompatible avec la conduite des engins à moteur. Les victimes de SEP, s’ils peuvent les conduire, leur sont très attachés, car ils sont un élément d’autonomie. L’ivresse est également incompatible avec l’exercice d’un certain nombre de professions, auxquelles les patients essaient de se consacrer le plus longtemps possible.

-Il induit des troubles de l’équilibre et de la coordination motrice, qui ressemble au syndrome cérébelleux, expression fréquente de la SEP, ce qui est particulièrement malencontreux chez ceux dont la pathologie expose déjà à ces troubles.

-Il affecte la mémoire à court terme / la mémoire de travail / la mémoire opérationnelle ; ce qui perturbe l’action, sa programmation, sa réalisation ; ce qui empêche également de forger une mémoire à long terme. Quand son corps le trahit, le patient victime de SEP est tenté de demander davantage à son esprit, à son intellect, ce que le THC lui refuse.

-Le THC peut susciter des délires (état de rêve éveillé, pensée coupée du réel) ainsi que des hallucinations (perceptions erronées, fallacieuses).

-Il ouvre l’appétit (orexigène), or cet accroissement de la consommation de nutriments, coïncide avec une diminution de la dépense énergétique (en raison des effets sédatifs du THC mais aussi d’une limitation de l’exercice chez un patient présentant un handicap moteur). La  conséquence en sera une prise de poids, parfois importante. Outre qu’elle pourra altérer l’esthétique du patient, elle rendra sa mobilisation plus difficile, tant pour lui que pour ceux qui l’assistent.

-Dans la SEP, alors que le patient a spécialement besoin d’un psychisme équilibré pour affronter le handicap qui lui est infligé, l’effet stupéfiant, onirogène, l’effet « planète » du cannabis, l’amènent dans un état d’ivresse, apragmatique, avec des rires bêtes, immotivés, des troubles de l’élocution, avec la recherche du mot, le passage du coq à l’âne, avec une  distorsion de la personnalité, une perte de l’estime de soi, un renoncement, une négligence, un retrait social….

– Le THC, en réduisant la sécrétion testiculaire de l’hormone mâle, la testostérone, diminue la libido, ce qui aggrave les troubles de la sexualité, fréquents dans cette affection (qui disjoint de nombreux couples).

– Des données récentes (concernant il est vrai le cannabis fumé et non le seul THC), montrent sa toxicité cardio-vasculaire, avec des artérites, le déclenchement d’infarctus du myocarde, la survenue d’accidents vasculaires cérébraux…

Mal à l’aise pour commercialiser le seul T.H.C. comme médicament, un laboratoire pharmaceutique l’a associé au cannabidiol / CBD. Il est prêté à cet autre composant du chanvre indien, dont le mécanisme d’action est peu connu, de potentialiser les effets recherchés du THC et de prévenir ses effets les plus délétères (vrai miracle de la phytothérapie). En l’état des données disponibles, ce Sativex®, qui s’administre en spray nasal, apparaît au pharmacologue rédacteur de ce texte, comme un « bricolage », loin des démarches rigoureuses qui doivent présider au développement de vrais et nouveaux médicaments. La commission de transparence de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) ne s’y est pas laissée prendre, en estimant son prix exorbitant (350 €), et le service médical rendu insignifiant (niveau 5) ; de son côté la sécurité sociale ne propose qu’un taux de remboursement de 15%. Ces appréciations conduisent au fait que 5 ans après avoir obtenu de la ministre M. Touraine l’autorisation de mise sur le marché, ce médicament n’est toujours pas disponible dans les pharmacies françaises.

Ce cannabidiol (CBD) a été sorti des limbes, quand il est apparu difficilement acceptable de commercialiser le THC. Comment recycler toutes les serres que certains avaient bâties dans l’attente de la légalisation du THC ? Il suffisait génialement de mettre en exergue un autre constituant du cannabis, le CBD ; de lui décrire des propriétés exceptionnelles, et d’insister (pour le démarquer du THC) sur le fait qu’il était dénué d’effets psychotropes. Il a fallu néanmoins lui décrire des effets anxiolytiques, sédatifs, antiépileptiques dans des épilepsies grave du nourrisson (syndromes de Dravets, de Lennox-Gastaut), anti-inflammatoires, antidépresseurs, et même anticancéreux…

Le THC est une drogue, un agent toxicomanogène, Son utilisation répétitive aboutit non seulement à l’adopter mais aussi à éprouver le besoin tyrannique de le consommer pour échapper aux troubles induits par sa privation. Son pouvoir d’accrochage est intense. Il suffit, pour s’en convaincre, de constater qu’en dépit de son caractère illicite le cannabis recrute déjà dans notre pays 1.500.000 usagers réguliers qui, ainsi, en usent régulièrement en raison de leur incapacité à s’en passer, avec parmi eux 900.000 (chiffre le plus récent de  l’Observatoire français des drogues et toxicomanies-OFDT) d’usagers quotidiens et même multi quotidiens.

Après avoir produit dans les premières semaines de son usage des effets anxiolytiques et même de type antidépresseur, qui contribuent à l’appétence qu’il suscite, ces effets s’amenuisent au fil du temps, au point que l’anxiété deviendra plus vive qu’elle n’était primitivement et que l’humeur pourra devenir franchement dépressive, voire suicidaire ; dans le contexte de la SEP ces troubles sont particulièrement malencontreux.

On voit ainsi que dans une des principales pathologies où le cannabis / THC a des prétentions thérapeutiques, les bénéfices escomptés sont d’une grande modestie, alors que les risques encourus, curieusement relativisés voire occultés, peuvent être considérables.

Les lobbies prônant la légalisation du cannabis sont à la manœuvre dans de nombreux pays ; ils ont obtenu gain de cause dans plusieurs d’entre eux ; soit par l’autorisation du recours au cannabis à des fins thérapeutiques, soit en obtenant la dépénalisation de l’usage ludique du cannabis, soit même la légalisation de cette drogue (Uruguay). Ce sont trois stades d’une même démarche. En France, quelques addictologues avancent à visage découvert, en se faisant tonitruants dans chacune de ces strates en vue de sa légalisation (et même celle de toutes les drogues) ; on en identifie au sein de l’ANPAA, acronyme d’« Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie », cherchez l’erreur !

La santé de nos concitoyens vaut beaucoup plus que ces manœuvres, pétries d’idéologies, que leurs défenseurs ne prennent même plus la peine de dissimuler.

Autoriser comme médicament une drogue, dont on connaît, avant sa commercialisation, les multiples et parfois très graves méfaits, est aberrant. Cette aberration intervient à une période où l’on élimine de la pharmacopée des médicaments qui y avaient droit de cité depuis des dizaines d’années, estimant, avec le recul du temps, que leurs rapports bénéfices/risques sont insuffisants…Logique, cohérence, rigueur, science et épidémiologie déserteraient-elles la santé publique ? Tout porte en l’occurrence à le croire !

 

 

Post Scriptum : Un article du 22 oct. 2019 : dans  Front. Pharmacol.,  par Thorten Rudroff, du Département de Neurologie Clinique et Universitaire de Iowa City (U.S.A.) s’intitule : « Cannabis for neuropathic pain in multiple sclerosisHigh expectations, poor data ».

 

 

 

 

L’économie de la drogue peut-elle doper le PIB français ?

Le trafic de drogue bientôt pris en compte dans la richesse nationale. / DDM Illustration Th. Bordas
Le trafic de drogue bientôt pris en compte dans la richesse nationale. / DDM Illustration Th. Bordas

Faut-il intégrer le trafic de drogue au calcul du PIB ? Après plusieurs années de débat, l’Insee vient finalement de trancher en décidant d’incorporer le poids économique du narcotrafic au calcul de la richesse nationale. L’Insee applique en fait une demande de l’office européen de statistique Eurostat. Ce changement comptable pourrait entraîner une révision en « légère hausse » du produit intérieur brut français (PIB). L’acception de prise en compte est large puisque l’Insee tiendra désormais compte de la consommation de stupéfiants ainsi que des activités liées à cette consommation sur l’ensemble du territoire national. Cette prise en compte est destinée à aligner les statistiques françaises sur celles des autres pays européens qui intègrent déjà cette économie souterraine. Selon l’Insee, cette modification comptable n’entraînera qu’une révision en très légère hausse du niveau du PIB.

La prostitution reste exclue

L’intégration de ces nouveaux chiffres sera effective pour les chiffres du PIB révisés et détaillés en mai prochain a confirmé le chef du département des comptes nationaux de l’Insee, Ronan Mahieu. La révision sera d’ampleur puisqu’elle portera sur l’ensemble des résultats publiés par l’Insee depuis 1947 ! Le visage de la richesse nationale ne s’en trouvera pas fondamentalement modifié. Tout juste « quelques milliards » d’euros, à rapporter aux 2 200 milliards d’euros du PIB français relativise-t-on à l’Insee. « Ça n’influera pas sur le chiffre de la croissance » en 2017, ont prévenu les statisticiens.

La décision de l’Insee fait suite à un long débat lancé par Eurostat en 2013. L’institut statistique européen avait alors demandé aux États membres d’intégrer le trafic de drogue et la prostitution dans leurs statistiques nationales, estimant qu’il s’agissait de transactions commerciales consenties librement. L’objectif était d’harmoniser les données fournies par les pays européens, ces activités étant considérées comme légales dans certains États, à l’image des Pays-Bas, ce qui gonfle leur PIB, et illégales dans d’autres. Plusieurs pays ont alors décidé d’intégrer ces nouvelles normes, à l’image de l’Espagne, du Royaume-Uni et de l’Italie.

En revanche, l’Insee a refusé de comptabiliser la prostitution relevant des réseaux, estimant que le consentement des prostituées n’était « probablement pas vérifié ». « Sur ce point, nous maintenons notre position », a indiqué Ronan Mahieu.

Jusqu’à 23% du PIB au Maroc

C’est une bombe qu’a lancée l’an dernier le département d’État américain. Il a affirmé dans un rapport que la production de cannabis au Maroc équivalait à 23 % du PIB. En 2016, ce dernier s’élevait à 93 milliards d’euros. Le PIB marocain devrait donc être augmenté de quasiment un quart afin de prendre en compte le poids de l’économie souterraine du narcotrafic. On estime que le Maroc produit chaque année 700 tonnes de résine de cannabis.

 

« Cela ne chamboulera pas les comptes  »

Eric Heyer, Directeur du département analyses et prévisions à l’OFCE.

Eric Heyer, directeur du département analyses et prévisions à l’OFCE./ Photo DR.

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Quel impact ce nouveau calcul aura sur le PIB français ?

L’effet sera extrêmement marginal puisqu’on évalue le surplus d’un à deux milliards d’euros sur un PIB français qui totalise 2 200 milliards. La modification ne chamboulera donc pas les comptes de la nation.

Pourquoi vouloir soudainement intégrer l’économie de la drogue dans les statistiques ?

Pour le comprendre, il faut s’interroger sur l’objectif du calcul du PIB. Cet indicateur sert en grande partie à prévoir les recettes de l’État afin de calculer une série de ratios dont les critères de convergence du traité de Maastricht. Le déficit est par exemple toujours exprimé par un ratio calculé sur le PIB. Or, intégrer l’économie souterraine qui échappe à la fiscalité et ne génère donc pas en elle ni cotisation ni impôt pourrait induire une erreur sur l’estimation des recettes de l’État. En augmentant immédiatement le PIB de deux milliards, cela ferait mécaniquement chuter le ratio dette sur PIB.

L’argent de la drogue ne rentre-t-il déjà pas dans le PIB dès lors qu’il est blanchi ?

L’argent généré par le commerce illégal de la drogue fait en effet l’objet d’opérations de blanchiment. Mais quand cet argent est alors investi dans l’achat de biens immobiliers ou dans des parts de sociétés, il est déjà pris en compte dans le PIB !

Comprenez-vous cette mesure si elle est justifiée par une volonté d’harmoniser les comparaisons en Europe ?

Dès le moment où Eurostat a décidé d’intégrer l’argent de la drogue dans ses statistiques alors il faut intégrer ces données afin de pouvoir comparer correctement les PIB des différents pays. Mais je le répète, l’impact est évalué à 0,1 point de PIB. L’endettement va passer de 96,5 % à 96,4 % : la belle affaire !

Plus largement faut-il réintégrer dans le PIB l’économie souterraine qui échappe aux radars ?

C’est vrai que si l’on suit cette logique jusqu’au bout, nous devrions aussi intégrer le travail au noir et le secteur domestique. Les activités de bricolage ou de ménage des foyers représentent énormément de valeur qui n’est pas comptabilisée dans les indicateurs de type PIB. En effet seul est comptabilisé le PIB marchand. Par ailleurs, le choix d’exclure la prostitution est discutable d’autant que cette dernière est plus facilement quantifiable que le trafic de drogue.