Nous attirons votre attention sur un excellent article proposé dans ces colonnes, analysant certains mécanismes mis en jeu dans les toxicomanies que nous offre notre collègue du CNPERT, le Dr Régis Brunod.
Son titre comme son format ne sont pas habituels et pourraient échapper au lecteur pressé. Ce serait dommage, malgré le laconisme de son titre, de rater uneréflexion aussi originale et pertinente. Deux phrases tirées de l’article, situent l’objectif de l’auteur :
« La prévention des toxicomanies ne se situe pas seulement aux moments de la vie où elles éclosent »
« Ceux qui fument une cigarette tirée d’un paquet où il est écrit en gros et en gras -fumer tue – ne sont pas tous des illettrés »
Nous vous proposons un résumé (de la rédaction) et suggérons vivement la lecture de l’article original, espérant qu’il suscitera commentaires et réactions
Les 3 D (Délire, Déni, Dénégation)
Dr Régis Brunod, pédiatre et pédopsychiatre
Nos lecteurs sont les mieux placés pour savoir que les études scientifiques et les arguments pour montrer les méfaits et la dangerosité du cannabis ne manquent pas.
Merci, entre autres, aux membres du CNPERT pour cela. Il en est de même pour les arguments en défaveur de sa légalisation, les constatations dans les pays l’ayant adoptée ne confirmant pas, et de loin, les bénéfices escomptés.
Pourtant ces alertes et ces mises en garde ne rencontrent jusqu’à présent que peu d’audience dans les médias, les réseaux sociaux et autres « influenceurs ». Elles semblent n’être que des cris d’alerte inaudibles au milieu du brouhaha vantant les soi-disant bienfaitsde « l’herbe »,alors que les pathologies
liées aux toxicomanies continuent leur expansion et leurs dégâts.
Attribuer la responsabilité de cet état de fait aux trafiquants et à leur système commercial extrêmement efficace est une réponse simpliste et qui n’aborde qu’une des facettes d’un système complexe mais
humain, trop humain, pour paraphraser uncélèbre philosophe touchant au nihilisme.
Nous saluons le redoublement actuel des efforts de nos valeureux douaniers, gendarmes, policierset marins ainsi que leur courage. Mais leurs efforts ne seront pas beaucoup plus efficacesque s’ils remplissaient le tonneau des Danaïdes tant qu’il y aura autant de consommateurs, nous voulons dire de personnes « hameçonnées » et « ferrées »par des toxiques,victimes « de leur plein gré »d’un choix initial devenu par la suite une addiction.
Pourquoi l’information et l’éducation sur le sujet ne passent-elles pas la rampe et pourquoi ceux qui les entendent restent-ils sourds à ces appels pour leur propre protection ? Nous touchons là aux limites de la pensée rationnelle ainsi qu’aux effets d’un individualisme exacerbé. Le domaine des toxicomanies n’est d’ailleurs pas le seul où l’éducation et l’information achoppent sur leurs buts et nous vous proposons d’explorer de manière succincte dans cet article ce que l’on peut trouver au-delàdes limites de la pensée
rationnelle.
Nous risquons de vous décevoir pour ce qui est de la mise en pratique des notions que nous allons aborder, mais essayer de trouver quelques pistes de compréhensionde l’illogique est un pas en avantdans l’aide que l’on peut apporter à tous ceux qui mésestiment les risqueset les leurres de la prise de produitsprésentés comme bénéfiques, quand ce n’est pas comme unethérapeutique par des études biaisées.
C’est à dire les personnes les plus naïves, pour ne pas dire les plus jeunes. Nous ne discuterons pas des cas où l’information n’est pas comprise par la personne par manque de capacités cognitives ou linguistiques, ce qui n’est pas l’objet de notre travail.
Les toxicomanies s’observent dans toute société,même si les produits utilisés peuvent varier suivant les populations. A l’ère des réseaux sociaux la tendanceest d’ailleurs plutôt à l’uniformisation avecune succession de modes pour de nouveaux produits toujours plus « tendance »,concomitamment à des produits « éprouvés » qui tiennent la route dans tous les milieux, même s’ils s’y présentent sous des formes différentes (nicotine, alcool, cannabis, cocaïne,etc…).
De bonnes capacités intellectuelles n’immunisent pas contre les conduites à risque et notre expérience clinique auprès d’adolescents souffrant de déficience mentale légère ou moyenne nous laisserait même penser qu’ils sont plus enclins que les personnes « intelligentes » à éviter les conduites dangereuses, lorsqu’ils les ont bienidentifiéesen tant que telles.
Nous parlerons donc des mécanismes en jeu chez tous ceux qui déchiffrent correctement un avertissement, mais dont le messagereste sans effet ou d’un effet très partiel sur leur comportement. Ceux qui fument une cigarette tiréed’un paquet où il est écrit en gros et en gras « Fumer tue » ne sont pas tous des illettrés.
Dans un souci de clarté nous regrouperons ces mécanismes nous détachant du réel dans trois rubriques : les délires, le déni et la dénégation. Ces trois rubriques s’intriquent de manière plus ou moins importante chez chaque individu, mais pour la compréhension du texte nous les exposerons l’une après l’autre.
Nous dirons aussi quelques mots du rôle de l’imagination, de la curiosité, de la suggestibilité ainsi que de l’imitation.
- Les délires
Schématiquement on distingue en psychiatrie les délires hallucinatoires des délires interprétatifs.
o Les premiers sont nommés ainsi parce que leur principal symptôme est l’existence d’hallucinations visuelles ou auditives totalement ou partiellement détachées de l’environnement réel de celui ou celle qui les éprouve. - Certains produits hallucinogènes produisent des hallucinations plaisantesde durée limitée, plutôt visuelles qu’auditives, plutôt sensorielles que construites. Ce sont elles qui sont recherchées par ceux
qui croient aux paradis artificiels et qui sont mises en avant par ceux qui en tirent profit. - Par contre, contrairement à ce que sous-entendjovialement le terme« délire »dans de nombreuses formules du langage courant, l’état délirant n’est pas une partie de plaisir.Il s’agit d’une grande souffrance anxieuse très bien décritepar Emile Zola dans son célèbre rendu d’un épisode de delirium tremens alcoolique (L’assommoir).
- Une des versions modernesde cet accès délirant aigü est le « bad trip », épisode où le paradis promis par le toxique est devenu un enfer hallucinatoire persécutif. Sa survenue peut être un signe d’alerte fort pour qui l’a vécu, mais malheureusement cet accès est trop souvent attribué à la qualité
du produit consommé, sans remettre en cause la conduite toxicomaniaque en elle-même.
Il est rare que dans les hallucinations auditives le patient entende une injonction à consommer une drogue.
o Les délires interprétatifs sont d’une autre facture. Ils peuvent entrer en jeu dans la décision d’une prise de toxiques, mais ils sont surtout un frein à l’acceptation d’une aide les incitant à décrocher, du fait de leur tonalité persécutive envahissante. Toutes les tentatives bienveillantes de l’entourage pour faire sortir du cercle infernal dans lequel est pris un de leurs membres sont interprétées par celui-ci comme malveillantes.- Il ne peut y voir que des brimades et des restrictions de sa liberté, pour ne pas dire des méchancetés, au lieu d’un cadre protecteur. Et ceci de manière absolument certaine et non discutable, contrairement à ce qui peut se passer lors des simples conflits de l’adolescence.
- Les personnes aidantes, le plus souvent leur famille, deviennent ainsi les principaux persécuteurs et on observe chez la personne atteinte un déni total de l’amourfilial ou du désir de protéger une personne chère.
- Cette conviction délirante de relations humaines persécutrices est très fréquente lors la prise chronique de cannabis et s’étend facilement à tous ceux qui tentent de s’y opposer ; ainsi rares sont les professionnels qui y échappent.
- Elle est majorée lorsque le toxique, cannabis ou autre, est pris comme automédication à court terme d’une angoisse submergeant la personne. La perspective d’un sevrage, même en milieu médical, devient alors insoutenable par la crainte d’un retour de cette angoisse, crainte majeure qui aboutit à des conduites d’évitement total de toute perspective de soins et le recours au toxique pour un soulagement immédiat.
- Un cercle vicieux de renforcement réciproque se met alors en place à moyen terme, cercle dont le patient peut difficilement sortir de sa propre initiative. La symptomatologie prend alors souvent la forme d’un « trouble schizophréniforme »où il est difficile de distinguerdans chaque cas particulier la part de la prédisposition génétique de celle du toxique.
- Après ce petit rappel ciblé de sémiologie psychiatrique nous allons essayer de décrire les mécanismes psychiques en jeu chez le commun des mortels lors de l’ignorance d’un signal d’alerte devant un danger évident. Certains de ces mécanismes n’atteignent pas le niveau conscient et on parle de déni. D’autres se situent au niveau de la pensée et le signal d’alerte arrive bien au niveau de la conscience, mais il n’en est pas tenu compte et on parle de dénégation. Il s’agit là de l’interprétation de termes utiles à la compréhension des problèmes auxquels nous sommes confrontés, mais les dictionnaires ne font pas aussi clairement la distinction et n’abordent pas la question du niveau de conscience, se référant plutôt à la signification technique du terme (déni de justice par ex.). Dans le célèbre manuel de psychiatrie de Henri Ey c’est seulement le terme de dénégation qui est utilisé dans le chapitre des névroses, en le distinguant des processus de refoulement dans l’inconscient, sans qu’apparaisse pour autant le terme de déni.Notre réflexion se limitera aux mécanismes en jeu dans les toxicomanies.
- Le déni
Notre essai de compréhension des mécanismes du déni va faire appel à des notions des débuts du développement psychique de l’être humain, c’est-à-dire de l’enfance. Ces notions n’ont rien d’anormales en elles-mêmes et font partie intégrante de la croissance chez l’enfant mais c’est la persistance de leur importance, voire de leur prépondérance, dans le psychisme au cours de l’adolescence puis à l’âge adulte que nous questionnons.
La position égocentrique est probablement une des principales notions qu’il faut prendre en compte dans les mécanismes du déni. Elle n’est en rien une notion morale mais la perception qu’a le très jeune
enfant de se sentir au centre du monde qui l’entoure. Cette position psychique, presque géographique, est indispensable à sa survie mais elle ne lui permet pas d’accéder aux éléments du réel qui ne sont pas à sa proximité immédiate. Ce sont les adultes qui s’en chargent. Elle ne lui permet pas non plus d’accéder au futur et il ne peut envisager les conséquences de ses actions.
C’est peu à peu qu’il va les découvrir, au début en faisant tomber des objets par exemple. Une des principales missions éducatives des parents est d’aider leur enfant à quitter progressivement cette position confortable pour qu’il puisse profiter sans dangerde son autonomie grandissante et s’instruire.
Pour se promener dans la rue sans qu’on vous tienne la main il faut avoir intégré le danger que sont les véhicules et pouvoir apprendre le B-A-BA du code de la route. La protection permanente passive et prolongée par les adultes de tout danger potentiel est une impasse dont l’enfant qui en est l’objet s’échappera un jour ou l’autre, sans moyens d’évaluer un risque. Cette prolongation du vécu dans une position centrale est observée chez nombre de jeunes adultes sans qu’ils aient pour autant conscience d’y
être, tant elle va d’elle-même. C’est pourquoi nous parlons d’une composante du déni.
La toute-puissance est le corollaire de cette position égocentrique. Elle fait appel en plus à la pensée magique, autre caractéristique de la petite enfance.
Dans le domaine qui nous intéresse elle laisse croire à l’individu concerné que la force de sa pensée est supérieure à toute contrainte externe à celle-ci. Au début de l’intoxication il croit sincèrement être libre de ses prises et il ne lui vient même pas à l’idée qu’une vulgaire petite molécule est en train de prendre le contrôle de la situation. « J’arrête quand je veux ! »…. demain….ou après-demain.
Sa liberté transformée en esclavage par un tyran invisible ? Il n’y pense même pas, déni. Lorsque la suite des évènements lui fait toucher du doigt que quelque chose ne va pas,la pulsion de maîtrise, troisième élément de la pensée enfantine, prend le relais pour juguler l’angoisse et maintenir le déni. En laissant croire à l’individu qu’il maîtrise encore la situation et en s’alliant aux deux éléments que nous avons vus précédemment elle s’oppose à toute prise de conscience de la gravité de celle-ci.
Elle devient alors une des composantes du déni qui va entraver une demande d’aide par le sujet en perdition et s’opposer à celle qu’on cherche à lui apporter. Pourtant la probabilité de s’affranchir soi-même d’une addiction installée est probablement du même ordre de grandeur que celle qu’un poisson se débarrasse tout seul de l’hameçon qu’il a en travers de la gorge.
Voilà quelques éléments à la source du déni dans les addictions aux produits toxiques. Ces éléments se situent bien avant et à un autre niveau de conscience que celui de la volonté qui se trouve ainsi dépassée par la puissance acquise du toxique au moment où la prise de conscience, malheureusement tardive, lui permettrait d’intervenir. Il existe aussi une autre composante du déni, plus générale dans la population et les instances dirigeantes.
Il s’agit de la sous-estimation consternante de la force intrinsèque des molécules addictives.
Mais il y a dans cette sous-estimation une part importante de dénégation, ce que nous allons voir dans le paragraphe suivant.
- La dénégation :
La dénégation fait appel à des éléments conscients pour contester en tout ou en partie la toxicité des produits utilisés ainsi que le caractère pathologique des addictions. La particularité de la dénégation est qu’elle est publique, largement favorisée et utilisée par le système commercial des trafiquants pour accroitre leurs ventes ainsi que par d’autres gens ayant pignon sur rue et dont les motivations sont moins claires.
Un des principaux éléments de la dénégation est la banalisation des termes et des conduites. De quelle manière de « l’herbe » pourrait-elle être nocive alors que dans les jardins on fait pousser du gazon où jouent les enfants ? D’ailleurs, puisque c’est « naturel » ça ne peut pas faire de mal ! Quoi de plus neutre que le terme « un joint » ? Rien qui porte à conséquence.
Des termes particuliers peu signifiants sont employés aussi pour mettre en avant un effet recherché par l’utilisateur : « être zen, être speed, … ». Un autre levier des ventes est celui de la soi-disant révélation ou de l’augmentation de capacités de celui qui utilise le produit. C’est ainsi qu’un des principaux arguments des vendeurs de crack auprès des hommes est celui de l’augmentation supposée de leurs performances viriles.
Dans le domaine artistique aucune prise de toxique n’est à l’origine de la créativité, tout juste peut-elle favoriser une levée d’inhibition. C’est pourtant un préjugé tenace qui magnifie de manière romantique les « artistes maudits », à l’encontre des réflexions de Baudelaire sur « les paradis artificiels ». Le fait
que nombre d’artistes contemporains soient morts des conséquences de leur toxicomanieest aussi relativisé en présentant ces fins tragiques en quelque sorte comme des accidents tragiques renforçant la présentation « mythique » du disparu. Dans une langue plus signifiante on pourrait appeler la dénégation un mensonge à soi-même associé à un mensonge collectif.
Des éléments de la psychologie personnelle que nous avons vus à propos du déni, en particulier la toute-puissance, interviennent aussi dans la dénégation. Mais cette fois en toute connaissance de cause : le danger est connu, mais les capacités de l’individu à y faire face sont surestimées de manière magique ettragique. On se rapproche alors des conduites ordaliques où le fait d’avoir échappé à la mort conforte le sujet dans sa toute-puissance (comme dans « la roulette russe » et toutes ses déclinaisons
mégalomaniaques qui sont tant à la mode).
Nous ne développerons pas les modes de pensée moins spécifiques et bien connus à la période de l’adolescence, modes de pensée qui le plus souvent très présents au moment des premiers essais de toxiques. Le service militaire et sa première cigarette ont été remplacés par le collège et les premières tentations : curiosité, impulsivité, imitation, besoin de s’intégrer dans un groupe de pairs ainsi que les pressions de ceux-ci, recherches identificatoires dans les médias et tentatives de valorisation de son image, tentative de soulagement d’affects anxieux, voire dépressifs, essai des recettes de « l’ami qui vous veut du bien », le bagout et les encouragements des vendeurs ainsi que leurs promotions : premières doses gratuites ! Les occasions de goûter à l’interdit sont innombrables à cette période de grande autonomisation et de la puberté qui est celle des années-collèges.
Conclusion :
A la lecture de cet essai nos lecteurs auront vite compris que la prévention des toxicomanies ne se situe pas seulement aux moments de la vie où elles éclosent.
Parmi la complexité des facteurs étiologiques des toxicomanies, c’est également plus tôt, durant l’enfanceet même la petite enfance,que peut débuter l’immunité contre les fragilités ultérieures aux addictions.
- Ces prémices d’immunité par la prise de conscience de soi au sein d’un monde environnant ne peuvent se faire qu’au milieu d’adultes acceptant la partie d’apparence ingrate de leur rôle d’éducateurs. Cette partie ingrate est celle où l’adulte doit sortir lui-même d’un narcissisme confortable et d’une satisfaction personnelle immédiate pour envisager sans crainte les réels
bénéfices à venir pour l’enfant. - La « pseudo-psychologie » en vogue qui voudrait qu’il ne faut pas frustrer les enfants pour ne pas les traumatiser et la confusion ambiante des rôles des générations ne sont qu’une démission déguisée par beaucoupd’adultes de leur rôle protecteur des plus jeunes.
- Cela reste la doxa actuelle culpabilisant nombre de parents qui sont en train d’essayer sans cesse de
faire bonne figure et perdent toute spontanéité du fait de leur crainte du regard social. - Apprendre à un enfant à surmonter une frustration en fonction de son âge et de la situation plutôt que de lui éviter systématiquement toute frustration est la probabilité d’une plus grande résistance à celles qu’il ne pourraéviter dans son futur.
Plus que d’une éducation stricto sensu c’est d’ «aides-guides » au développement dont ont besoin les enfants, c’est-à-dire un cadre affectueux et bienveillant capable de juguler leurs pulsions aux bons moments de leur développement afin de mettre de leur côté le plus de chances possibles de ne pas croire avoir besoin de paradis artificiels au moment où l’immensité de la vie sera devant eux.
16 mars 2024 at 11:36
est ce que l’auteur a eu l’expérience clinique de l’hospitalisation sans le consentement du patient ( dans le déni ) sur demande d’ un tiers
je l’ai assumée en tant que psychiatre des hopitaux : c’est possible mais difficile
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