Les premières traces d’une production d’alcool remontent à 13 000 ans. Elle était probablement liée à des rituels. Identifié comme un fléau social, surtout à partir du XIXe siècle, l’alcool est combattu par les sociétés de tempérance. Mais les récits d’ivresse accompagnent la mémoire des hommes.

La grande bacchanale avec une femme jouant du luth : un tableau de 1628 du peintre français Nicolas Poussin.
La grande bacchanale avec une femme jouant du luth : un tableau de 1628 du peintre français Nicolas Poussin. | PHOTO12 VIA AFP

Ouest-FrancePhilippe RICHARD. Publié le 31/01/2025 

Nul ne sait vraiment quand l’Homme a découvert l’alcool, ni comment il a commencé à en produire. La confrontation a dû être précoce, soulignent les spécialistes du Muséum d’Histoire naturelle. Certains grands singes consomment des fruits fermentés naturellement, et recherchent cette sensation d’ivresse.

Des pépins de raisin vieux de 500 000 ans ont été trouvés sur des sites archéologiques, notamment français, mais rien n’atteste qu’ils ont servi à réaliser des boissons fermentées. Et la domestication de la vigne (comme des céréales) a eu lieu bien plus tard, entre -10 000 et -5 000 ans, dans le Croissant fertile (Proche et Moyen-Orient).

Une bière de riz

En Chine, des traces de bière de riz ont été identifiées dans des céramiques vieilles de 10 000 ans, sur le site archéologique de Shangsan. Selon les chercheurs américains de l’Institut de Stanford, à qui l’on doit cette découverte toute récente – décembre 2024 -, cette boisson fermentée devait jouer un rôle notable dans les cérémonies, et cette fonction psychoactive pourrait avoir joué un rôle dans le développement de la culture du riz dans la Chine ancienne.

Quelques années plus tôt, en 2018, un groupe d’archéologues, toujours menés par une équipe de Stanford, avait identifié les plus anciennes traces de brassage au monde, dans une grotte israélienne utilisée pour des rites funéraires il y a 13 000 ans. Cette découverte d’usage précoce de céréales fermentées contredisait la théorie, alors majoritaire, de l’apparition de la bière comme produit secondaire de la production de pain, il y a environ 5 000 ans.

Avant d’être un produit de consommation festive et séculière, il est probable que l’alcool, comme les autres produits psychotropes, ait été utilisé dans un cadre rituel. Ce qui n’exclut pas toujours la dimension festive. Déchiffré sur une tablette mésopotamienne découverte en Syrie, l’Hymne à Ninkasi, déesse suméro-akkadienne de la bière, suivi d’une véritable « chanson à boire », est ainsi un texte littéraire décrivant les étapes techniques du brassage. Il date d’il y a 4 000 ans mais pourrait être une reproduction de tablettes sumériennes plus anciennes.

Et si la modération était professée par de grands penseurs grecs antiques, comme Platon, la consommation immodérée de vin était au cœur des excès des fêtes dionysiaques (chez les Grecs) et des bacchanales (romaines, en l’honneur de Bacchus).

Rituel ou interdit

Un prêtre catholique célèbre la messe. | WIDEONET – STOCK.ADOBE.COM

L’usage du vin reste central dans la célébration catholique. Selon la Bible, lors de la Cène, Jésus aurait annoncé à ses apôtres que la nouvelle alliance avec Dieu serait consacrée par le sacrifice de son corps et par le sang versé. La Cène est rejouée lors de la célébration de l’Eucharistie. Sans remettre en cause l’usage du vin de messe, la Réforme rejette le principe de la transsubstantiation (que le vin consacré devienne vraiment le sang du Christ). Le vin est intégré dans de nombreux rituels de la religion juive et sa consommation elle-même ritualisée. L’alcool est, par contre, explicitement prohibé dans des sourates du Coran. Quant au bouddhisme, l’un de ses cinq principes, est, au-delà de l’alcool, de ne pas prendre de substance altérant l’esprit…

En Occident, les mouvements anti-alcooliques prolifèrent au XIXe siècle, avec une médicalisation et une psychiatrisation de l’alcoolisme (et l’apparition du mot : on parlait jusqu’alors d’ivrognerie). Mais aussi, à la même période, le développement d’un discours œnologique.

Dans un livre assez étonnant, L’ivresse de la Révolution, publié en 2021, le psychiatre et alcoologue Michel Craplet avait pointé le rôle de l’alcool dans les moments les plus extrêmes de la Révolution française. L’ivresse comme source de dérèglement social, sans qu’il atteigne les sphères révolutionnaires, est une des raisons de la création de sociétés de tempérance.

Société de tempérance

Une affiche de l’Union des Françaises contre l’alcool,
créée en 1916 et dissoute en 1940.
UNION DES FRANÇAISES CONTRE L’ALCOOL

Les premières apparaissent au XVIe siècle dans le Palatinat (un État de l’ouest de l’actuelle Allemagne). Elles se développent dans ce qui était encore les colonies britanniques d’Outre-Atlantique puis dans les nouveaux États américains, où un discours sur la Prohibition se développe à partir des années 1830.

En France, rappelle l’alcoologue Mickaël Naassila dans un ouvrage sorti début janvier (J’arrête de boire sans devenir chiant) : « La première association de tempérance antialcoolique de France a vu le jour à Amiens en 1835, fondée par le pasteur protestant Robert Wodrow.

Cette initiative marqua le début d’un mouvement social important, visant à lutter contre le fléau grandissant de l’alcoolisme, qui sévissait particulièrement parmi les classes populaires. À partir de cette première initiative, d’autres associations de tempérance se développèrent rapidement à travers le pays, notamment sous l’impulsion des Églises protestantes et de certains mouvements laïques. »

Mais le vin gardera longtemps en France (l’a-t-il perdu ?) une dimension symbolique, identitaire. La ration de « pinard » est versée quotidiennement aux Poilus de la Première Guerre mondiale. Elle est aussi promue par Vichy comme un élément de l’identité française. Et ce n’est qu’en 1956 que le président du Conseil, Pierre Mendès-France, interdit la distribution d’alcool aux enfants, dans les cantines des collèges.

Récits d’ivresse

L’imaginaire de l’alcool et de l’ivresse reste particulièrement riche. L’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe, qui a sorti plusieurs ouvrages sur l’ivresse, a basé tout son travail sur les récits : « Les récits d’ivresse émaillent de façon récurrente et secondaire, en tant que contexte événementiel banal et aléatoire, les romans, mémoires, témoignages judiciaires, descriptions cliniques, articles de presse et autres écrits. »

Elle constate dans un entretien de 2016 : « Le plus souvent, un même rapport au temps se dégage, comme une même phrase musicale : l’ivresse collective commence doucement, elle métamorphose le paysage sonore qui enfle et toute l’atmosphère du moment, elle monte en intensité jusqu’à une acmé qui souvent voit s’accroître les mobilités et les performances burlesques, parfois dangereuses, surtout lors des nuits festives de la jeunesse. Et tout retombe dans le sommeil de l’ivresse, plus profond que le sommeil ordinaire, qui fait « rouler sous la table » et tomber dans le fossé le buveur trop « gris » ou complètement « noir »». Au réveil, constate-t-elle, il est tentant pour le buveur d’attribuer ses actions en état d’ivresse à cet autre que soi qu’est le buveur ivre. Dans son Dico de la cuite, sorti en 2021, le journaliste nantais Stéphane Pajot, égrène lui aussi les termes imagés qui accompagnent le trop-boire.

Si la consommation de grandes quantités d’alcool est essentiellement profane, en France comme dans le monde, l’ivresse à fins rituelle existe encore. Dans un livre lui aussi publié en 2021, Boire avec les morts, l’anthropologue Céline Geffroy a étudié l’ivresse rituelle et collective de populations paysannes andines pour entrer en contact avec les morts : « C’est à travers la boisson alcoolisée que les hommes font entendre leurs requêtes auprès de ces entités non-humaines, car ce n’est qu’en état d’ébriété avancée que l’on peut dialoguer avec elles, qu’elles nous apparaissent en alter ego »…

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