Centre National de Prévention, d’Etudes et de Recherches sur les Toxicomanies
S’il faut être attentif à l’état de la planète que nous léguerons à nos enfants, il est majeur de nous préoccuper de l’état des enfants que nous lui léguerons

Editeur en chef Pr. J.-P. Tillement Janvier 2026


EDITORIAL
La centième lettre bimestrielle du CNPERT


Il y a seize ans, je succédais au président du Centre national de prévention d’études et de
recherches sur les toxicomanies / CNPERT, mon maître et ami le Pr R. Boulu, successeur, lui, du
fondateur du CNPERT Monsieur R. Yafil (pharmacien de l’industrie).
Antérieurement à ma présidence, le CNPERT disposait de ressources substantielles lui ayant
permis d’éditer plusieurs documents de belle présentation.

Dès le début de ma présidence, je décidais de publier une lettre bimestrielle : bulletin d’information sur les drogues et toxicomanies et de liaison entre tous nos membres. Par souci d’indépendance, ne sollicitant de ressources autres que les cotisations de nos membres, nous nous contraignîmes à faire au mieux avec des moyens restreints. Les premières lettres n’étaient que de quatre pages. Un logo fut conçu ainsi qu’une formule qui se voulait séminale pour exprimer notre préoccupation majeure de protection des jeunes contre les toxicomanies (cf. supra).

Le Pr. J.P. Tillement devint l’éditeur en chef. Une relecture rigoureuse sur la forme fut assurée par les
professeurs P. Delaveau, puis le général C. Giudicelli ; elle l’est maintenant par le Pr. C. Matuchansky.
Parallèlement à son envoi postal aux près de 200 membres (tous cooptés) du CNPERT, la diffusion
de la lettre s’est progressivement démultipliée grâce à l’envoi par courriel à près d’un millier de
destinataires, en les priant de la diffuser aux membres de leur carnet d’adresses.

Nous insistons sur le fait que nombre de médias, étant favorables à la légalisation des drogues, ne répercutent pasnos informations, pourtant recueillies aux meilleures sources, et que cette diffusion par ruissellement permet d’atteindre un grand nombre de lecteurs, à l’égal de grands titres de la presse nationale. Les membres des Académies nationales de médecine, de pharmacie, ainsi que de quelques académies provinciales des Sciences, Belles Lettres et Arts, sont systématiquement destinataires de notre Lettre.

Nos lecteurs qui, à l’origine, appartenaient majoritairement aux professions de Santé, avaient pu conserver, comme moi, un certain goût pour « l’esprit salle de garde », « l’esprit carabin » : c’est pourquoi,
comme un « clin d’œil », je concevais ou recrutais des « blagounettes » et autres contrepèteries qui
occupaient une demi-page de cette Lettre.

Progressivement, notre diffusion s’est élargie à un lectorat que cette liberté pouvait choquer, ou qui, par ce mélange des genres, pouvait relativiser l’importance des informations et des analyses que nous développions dans la Lettre ; c’est la raison pour laquelle cette rubrique des « blagounettes » a disparu.
La taille de la Lettre atteint parfois désormais jusqu’à dix pages. En parallèle, s’est développé le blog « drogaddiction.com », animé avec talent par Guy Millant et le Pr. J.-P. Tillement.

Le coût croissant du routage postal a fait naître la tentation d’une diffusion assurée exclusivement
par le seul Net. J’y ai résisté, estimant qu’un document imprimé finit moins vite à la poubelle, qu’un message électronique dans la corbeille,noyé parmi cent autres. Peut-être que cette économie finira, hélas, par s’imposer…
A ma demande insistante, la présidence du CNPERT a été acceptée par le Pr J.-P. Goullé, qui
l’exerce depuis la fin de sa présidence de l’Académie de médecine (2023). Je constate, avec
un très vif plaisir, qu’elle grandit, s’étoffe, se densifie, s’améliore ; qu’elle mobilise des contributeurs notoires, pour traiter de sujets importants et variés dans le champ des toxicomanies. J’exprime le souhait que chaque récipiendaire contribue à sa plus large diffusion, ciblant en particulier : les maires, députés, sénateurs, conseillers généraux et régionaux, journalistes, directeurs de clubs sportifs et d’établissements
d’éducation, de ministres des cultes…
Merci à toutes celles et tous ceux qui m’ont aidé et qui vont continuer d’épauler le Pr J.-P. Goullé
dans cette grande entreprise pour qu’elle continue de croître au service des objectifs du CNPERT.
Pr Jean Costentin
Une approche intégrative pour sortir durablement de l’addiction Introduction – Entre abstinence et clinique : un parcours singulier. Je suis entré dans l’addictologie par l’expérience personnelle, longtemps avant d’y entrer par la formation.

J ai arrêté de consommer il y a trente-trois ans, à un âge où l’on commence seulement à imaginer l’avenir. Pour moi, il a fallu d’abord apprendre à le préserver. La sobriété a été mon premier apprentissage, avant même de devenir un outil professionnel. C’est une langue qui s’acquiert lentement, par tentatives, par hésitations, par reconstructions successives, et qui finit par offrir
une manière plus nette de se tenir au monde. Lorsque je me suis tourné vers le soin – il y a maintenant vingt-cinq ans -, ce n’était pas un changement de cap, mais une continuité. Le terrain, les structures spécialisées, les accompagnements au long cours, tout cela s’est imposé comme un prolongement naturel de ce que j’avais traversé.

Avec le temps, j’ai mieux saisi ce que les trajectoires de mes patients répètent à leur manière : l’addiction contracte l’espace intérieur, fragilise le discernement, réduit la capacité à se projeter, mais elle n’abolit jamais la possibilité d’un retour à soi, à condition qu’un cadre, un soutien et une stratégie cohérente soient réunis. Ce parcours double – abstinence durable et pratique clinique – ne m’a pas apporté des certitudes, mais des points d’ancrage.

J’ai vu comment le stress déforme les décisions, comment une impulsion peut envahir toute une journée, comment un environnement juste peut soutenir un changement que la volonté seule peine à maintenir. C’est de cette expérience continue, forgée à la fois dans l’intime et dans le soin, qu’est née l’approche que
je propose aujourd’hui : une méthode intégrative, articulée autour de quatre axes.

  1. Stabiliser le système nerveux : là où commence la reconstruction. Tout travail avec une personne souffrant d’addiction commence, pour moi, par la physiologie. Tant que le système nerveux fonctionne en mode survie, rien n’est solide : ni les décisions, ni les promesses, ni les élans de motivation. Le stress agit comme une force invisible qui court-circuite la pensée, accélère les impulsions et rétrécit le champ des possibles. C’est pour cette raison que la cohérence cardiaque constitue la première étape.
  2. Quelques minutes de respiration lente, répétées chaque jour, suffisent parfois à rétablir un équilibre minimal. Le rythme cardiaque se régule, l’irritabilité baisse, le préfrontal retrouve un accès à sa fonction la plus précieuse : l’inhibition. C’est une porte étroite mais indispensable : lorsque le corps se calme, la personne cesse d’être en guerre avec elle-même et retrouve la possibilité simple, mais essentielle, de décider.
  3. Reprogrammer les automatismes émotionnels : l’apport discret mais décisif de l’hypnose. Une fois cet apaisement acquis, un autre travail peut s’ouvrir : celui des mémoires émotionnelles et des automatismes de consommation. Les personnes dépendantes ne manquent pas de courage ni de volonté ; ce qui leur manque, c’est un accès direct aux régions du cerveau où les réflexes se sont inscrits. L’hypnose permet précisément cela. Non pour imposer des idées nouvelles, mais pour créer un espace où l’on peut revisiter ce qui, jusque-là, semblait indéracinable : l’envie soudaine, la tension qui monte, le geste qui se déclenche sans passer par la pensée. En état hypnotique, les associations se relâchent, les émotions trouvent une issue, les anciens réflexes perdent de leur intensité. La
    personne découvre, souvent avec étonnement, qu’un déclencheur peut cesser de commander,
    qu’un souvenir peut s’apaiser, qu’un état intérieur peut se transformer. Là où le conscient se heurte, l’hypnose déplace en douceur l’organisation interne.
  4. Retrouver un pouvoir d’agir : le dialogue entre motivation et lucidité. Vient ensuite la question de l’engagement. Sortir de l’addiction ne se décrète pas ; cela se décide, mais seulement lorsque cette décision s’appuie sur une compréhension claire de ce que signifie la guérison. L’entretien motivationnel joue ici un rôle essentiel
  5. . Il donne au patient l’espace pour formuler ses contradictions, mettre en mots ce qui l’empêche d’avancer et clarifier ce qu’il veut réellement changer. Je relie ce travail aux principes du « Modèle Minnesota », non par dogmatisme, mais parce qu’il rappelle une réalité que les neurosciences confirment désormais : un cerveau soumis à la substance ne se répare pas.
    Comprendre cette donnée, ce n’est pas entrer dans un système moral, c’est entrer dans une forme de lucidité. Lorsque cette lucidité apparaît, l’engagement devient moins fragile, moins volatile. Il se transforme en trajectoire.
  6. S’appuyer sur les autres : la puissance de l’identification et du lien. Aucun rétablissement ne se fait en vase clos. Les groupes d’entraide offrent un soutien que les consultations, même régulières, ne peuvent remplacer. Ils apportent une horizontalité qui manque souvent dans les structures de soin. Depuis plus de trois décennies, j’ai vu ce qui s’y joue : l’effondrement des sentiments de honte, la compréhension immédiate entre personnes qui ont vécu des expériences similaires, la possibilité de voir quelqu’un qui en est sorti, et d’en tirer non pas de l’envie mais une forme d’espoir réaliste.
  7. Les groupes d’entraide fournissent ce que j’appelle une « architecture humaine » du changement : un rythme, des repères, un filet de sécurité, une cohérence sociale qui prolonge le travail thérapeutique et le stabilise.
  8. Conclusion – Une cohérence retrouvée. Mon approche repose sur une conviction simple : on
    n’accompagne durablement un changement que si l’on tient ensemble le corps, l’émotion, la
    motivation et le lien aux autres. Séparer ces dimensions revient à n’en soigner aucune. Le
    rétablissement n’est pas un miracle, encore moins un exploit. C’est un processus qui devient possible
    dès lors qu’on lui offre un cadre physiologique stable, des outils émotionnels adaptés, une
    compréhension lucide de ce qui se joue, et une présence humaine continue.
  9. C’est cette cohérence là – pragmatique, exigeante et profondément humaine – que j’essaie chaque jour de transmettre.
    François Diot, thérapeute addictologue. Le tabac : déterminant commercial de la santé (DCoS)
    Les maladies non-transmissibles (MNT) sont en grande part liées aux comportements à risque pris
    par les individus sous l’influence des activités commerciales de compagnies transnationales qui
    définissent les « déterminants commerciaux de la santé » (DCoS).
  10. Les activités des secteurs du tabac, de l’alcool, des aliments ultra-transformés et des combustibles fossiles sont à l’origine d’au moins un tiers des décès dans le monde, avec un coût environnemental majeur et un renforcement des inégalités sociales et sanitaires (externalitéssupportées par les ménages et les finances publiques). L’antériorité et l’efficacité de la lutte contre le tabac lui confèrent une expérience profitable à la lutte contre les différents DCoS.

  11. L’industrie du tabac et ses alliés :
    Le commerce du tabac est assuré par 4 compagnies au fonctionnement oligopolistique. La nicotine
    assure l’existence d’un marché captif de consommateurs.
    La connaissance des risques liés au tabac, avec baisse régulière des ventes, menace la survie
    économique des fabricants.
  12. En réponse, ceux-ci promeuvent le tabac chauffé et les nouveaux produits de la nicotine en direction des jeunes, dans l’objectif de les rendre clients captifs, par le biais d’internet, avec des packaging et supports ludiques et attrayants, et avec l’ajout d’arômes séduisants facilitant l’initiation.
  13. L’industrie du tabac en assure la promotion par des procédésmoralement indéfendables, avec un comportement délictueux. L’image publique des fabricants étant urablement écornée, l’influence du secteur est portée par des tierces parties, telles que la Confédération des buralistes, des « think tanks », ou des cabinets de conseil.
  14. A l’instar des fabricants, les buralistes ne respectent pas la réglementation concernant l’interdiction de vente des produits du tabac/nicotine aux mineurs, et la publicité. L’organisation de la lutte contre le tabac dans le monde :
    La lutte contre le tabac (« tobacco control ») est organisée depuis 2005 par la Convention Cadre de
    l’OMS pour le Lutte Anti-Tabac (CCLAT ; 183 Parties en 2025, 90 % de la population mondiale).
    Ce traité international de santé publique légitimise la prise de mesures visant à contrer la
    consommation de tabac, en opposition à une conception libertarienne de la société. Les
    Directives correspondantes aux différents articles de la CCLAT visent à :
  • protéger la population contre la fumée de tabac ;
  • offrir une aide à ceux qui veulent arrêter ;
  • mettre en garde contre les dangers du tabac ;
  • faire respecter l’interdiction de la publicité pour le tabac, de la promotion et du parrainage ;
  • augmenter les taxes sur les produits du tabac.

  • La CCLAT insiste sur le rôle des ONG dans son article 4.7 : « La participation de la société civile
    est essentielle pour atteindre l’objectif de la Convention et de ses protocoles ».
  • Quelques enseignements issus de la lutte contre le tabac :
    Il est possible d’évoquer les recommandations suivantes pour le contrôle des DCoS :
  • prendre appui sur des professionnels de santé conscients de la nécessité de soigner les patients
    atteints de MNT (contrôler la demande), mais aussi de prévenir les DCoS (contrôler l’offre).
  • ces experts garantissent que l’ensemble des constatations sanitaires et mesures proposées
    reposent sur des bases scientifiques formelles rigoureuses et indépendantes.
  • ces compétences doivent être associées à d’autres : économique, financière, juridique,
    politique, éducative, marketing social, écologique, droits humains.
  • la CCLAT peut servir de modèle structurant pour construire une stratégie concernant chaque DCoS.
  • une telle stratégie ne se limite pas à la santé et rejoint, pour le tabac, les objectifs du « Traité
    plastique » (les filtres de cigarettes étant composés d’acétate de cellulose). Il est indispensable de
    contrôler l’ensemble d’une chaîne de production et e commercialisation : industrie du tabac,
    buralistes, grossistes/ distributeurs et revendeurs autorisés (cafés restaurants, etc.).
  • pour chaque entité commerciale, les individus responsables doivent être identifiés.
  • tous les textes réglementaires doivent être clairs, simples, avec le minimum d’exceptions et
    applicables pratiquement. Ils ne doivent pas correspondre à des codes de bonne conduite.
  • les condamnations des acteurs commerciaux qui ne respectent pas la réglementation doivent être
    dissuasives.
  • l’information des décideurs et du grand public doit être rigoureuse et régulière.
  • le contrôle des DCoS doit être envisagé sur le long terme, avec des ONG disposant d’un
    financement suffisant et régulier.

  • Une condition sine qua non :
    Parmi les 38 articles de la CCLAT, l’article 5.3, revêt une importance majeure « en définissant et en appliquant leurs politiques de santé publique en matière de lutte antitabac, les Parties veillent à ce que ces politiques ne soient pas influencées par les intérêts commerciaux et autres de l’industrie du tabac, conformément à la législation nationale ».
  • Sa mise en œuvre efficace est un préalable indispensable à la lutte anti-tabac. Prs Y. Martinet, E. Béguinot, F. Topart, N. Wirth. Comité national contre le tabagisme.
    Pour aller plus loin : Martinet Y, Béguinot E, Topart F, Wirth N. Rev Prat 2025 ; 39 (N°1100) : 370-374.
    Les psychédéliques ouvrent-ils une nouvelle voie pour lutter contre le trouble sévère de l’usage d’alcool et d’autres addictions ?
    Cette question est désormais d’actualité avec la publication en juillet dernier – et depuis très largement reprise dans les médias – des résultats de l’essai clinique monocentrique conduit au CHU de Nimes avec la psilocybine (inactive par ellemême, mais métabolisée en psilocine, le composé
    psychédélique actif de champignons hallucinogènes) chez des patients dépressifs souffrant d’un trouble sévère de l’usage de l’alcool
    (1). Sevrés depuis deux à huit semaines en milieu hospitalier, ces patients (dont la consommation moyenne était de 12,9 verres par jour) ont reçu la psilocybine à la dose de 25 mg lors de deux séances espacées de trois semaines, chacune dans des conditions parfaitement contrôlées, et favorables à l’expérience psychédélique (distorsions de la pensée, hallucinations psychosensorielles, perte de l’identité de soi, ressenti
    mystique, euphorie, etc.).
  • Pendant toute la durée de l’essai, la prise en charge psychothérapeutique était maintenue, avec notamment des exercices de relaxation de pleine conscience, de telle sorte que l’essai clinique relevait avant tout d’une psychothérapie assistée par psychédélique.
    Sans qu’aucun événement indésirable majeur n’ait été observé, à 12 semaines de suivi, 55% des patients ayant pris la psilocybine à la dose psychédélique (i) étaient toujours abstinents, (ii) vaient beaucoup moins d’envies de consommer (« craving »), et (iii) présentaient une réduction significative de leurs symptômes dépressifs (à l’échelle BDI, « Beck Depression Inventory »).
  • Bien sûr, la comparaison avec un placebo stricto sensu était impossible, mais l’essai a inclus l’étude en parallèle des effets d’une dose de seulement 1 mg de psilocybine, pour n’induire pratiquement aucune expérience psychédélique ; dans ces conditions, seulement 11% des patients étaient toujours abstinents à 12 semaines de suivi et leur état dépressif était nettement moins amélioré (1).
    Ces résultats, les premiers en France, semblent donc confirmer l’intérêt de la psychothérapie assistée par un psychédélique pour, à la fois, le traitement de la dépression et celui d’une ddiction, en l’occurrence à l’alcool. En fait, ils s’inscrivent dans le cadre d’un revirement à 180% de l’évaluation de la place des psychédéliques en matière de Santé Publique ; et aussi du retour de ces composés, d’abord dans les laboratoires de recherche neuropsychopharmacologique, et ensuite, dans une certaine mesure, dans la hérapeutique psychiatrique depuis la fin de leur interdiction qui a suivi les débordements de la période hippie.
  • D’ailleurs, la psilocybine est depuis 2023 officiellement autorisée, en Australie, pour traiter la dépression résistante.
    En réalité, dès la fin des années 1950, à la suite de la découverte des premiers neuroleptiques et antidépresseurs, les psychédéliques [mescaline, LSD, psilocybine, ayahuasca, ibogaïne, MDMA (« ecstasy »), etc…], ont fait l’objet de recherches cliniques notamment chez des patients souffrant de troubles sévères de l’usage d’alcool, en particulier à l’hôpital Sainte-Anne à Paris.
    • Mais c’est surtout depuis ces quinze dernières années que de nombreux programmes de recherche ont is en évidence le potentiel des psychédéliques pour le traitement de diverses affections psychiatriques, tout particulièrement les addictions (alcool, tabac, cocaïne, opiacés, etc.)
      (2). De fait, ces composés, qui ne génèrent pas de dépendance et sont généralement (mais pas toujours !) bien tolérés, se distinguent des médicaments psychotropes « classiques » par leur rapidité d’action et leur efficacité à long terme (sur plusieurs mois), après seulement une ou deux prises. L’étude de leurs mécanismes d’action au niveau central a montré que les récepteurs 5-HT2A de la sérotonine, en particulier dans le cortex préfrontal, constituent leur cible privilégiée.

  • L’identification des voies de signalisation moléculaire en aval de ces récepteurs laisse à penser qu’il pourrait être possible de développer des dérivés agonistes n’agissant que sur la cible conduisant aux effets anti-dépression et/ou antiaddiction des psychédéliques. Les études précliniques, qui démontrent aussi l’efficacité de la psilocybine et du LSD à réduire la consommation d’alcool chez des rongeurs rendus alcoolopréférants, ont montré que ces psychédéliques exercent des effets neuroplastiques, avec notamment une augmentation de la densité d’épines dendritiques et de connexions synaptiques en lien avec une production cérébrale accrue du facteur neurotrophique BDNF (BrainDerived Neurotrophic Factor) et l’activation directe de son récepteur TrkB (2).
    Au total, ces données montrent tout l’intérêt des recherches sur les psychédéliques pour, d’une part, mieux connaître les mécanismes qui sous-tendent leurs potentialités thérapeutiques, et, d’autre part, mieux définir les conditions de leur utilisation en clinique psychiatrique (dose, traitement aigu versus répété, environnement psychothérapeutique, etc.), y compris pour le traitement d’addictions (cocaïne, cannabis, par exemple) pour lesquelles il n’existe pas encore de thérapeutique spécifique efficace (3).
    Pr Michel Hamon
    Références
    1- Luquiens A, Belahda D, Graux C, et al. Psilocybin in alcohol use disorder and comorbid depressive symptoms:
    Results from a feasibility randomized clinical trial.
    Addiction 2025; Jul 24, doi: 111/add.70152. Online ahead of print.
    2- Zafar R, Siegel M, Harding R, et al. Psychedelic therapy in the treatment of addiction: the past, present and future.
    Front Psychiatry 2023; 14: 1183740.

    3- DuPont CM, Johnson MW. Psychedelics and substance use disorder treatment. Int Rev Neurobiol 2025; 181: 305- 327.
    S’opposer à l’air du temps : quand la bien-pensance remplace le soin Dans le champ des addictions, la France vit une étrange époque : celle où l’on confond le soin avec l’accompagnement de l’usage, la science avec l’émotion, la rigueur avec la compassion spectaculaire. Une époque où l’obéissance à l’air du temps a remplacé l’examen critique, où la posture tient lieu de pensée. Et dans cette
    atmosphère, la bien-pensance avance masquée, drapée de bonnes intentions, mais produisant un résultat paradoxal : elle déstructure le soin au nom de l’humanisme. L’exemple des salles de consommation supervisée, dites « salles de shoot », est devenu emblématique de cette dérive.
    Elles ne reposent ni sur une évaluation solide, ni sur des résultats probants. Elles reposent sur unclimat : l’idée que toute contestation serait déjà suspecte, presque immorale. Pourtant, la question n’est pas morale. Elle est méthodologique, clinique, scientifique. S’opposer à l’air du temps, ce n ’est pas s’opposer au progrès : c ’est refuser la régression intellectuelle.
    L’évaluation, seule digue contre le dogme Dans la plupart des domaines médicaux, on
    commencerait par cette question simple : quels résultats ? Dans celui des addictions, on préfère souvent répondre : quelles intentions ? Ainsi, les salles de consommation sont présentées comme des avancées majeures. Mais les données disponibles ne montrent ni baisse durable de la consommation, ni amélioration significative des parcours thérapeutiques, ni réduction d’échelle de la mortalité, ni diminution des scènes ouvertes. L’effet principal semble être symbolique : montrer que « quelque chose est fait ». La bien-pensance adore les symboles. Elle adore moins les évaluations multicritères : sortie de l’usage, réduction des dommages, impacts urbains, trajectoires de soin. Ces critères sont pourtant les seuls qui comptent. Les neurosciences (Koob, Volkow, Hyman) rappellent unanimement que la sortie de l’addiction passe par l’arrêt de la substance. La neuroplasticité nécessaire au rétablissement apparaît après la rupture de l’usage,
    jamais pendant. Autrement dit : accompagner l’usage ne soigne pas l’addiction.
  • Et aucune rhétorique compassionnelle ne peut changer cette loi biologique.
    Le soin n’est pas un dispositif, mais un processus
    Le glissement majeur de ces dernières années tient à une confusion : croire qu’un dispositif bien intentionné est un soin. Or le soin est un processus exigeant qui implique :
  • un sevrage,
  • une stabilisation,
  • un travail psychothérapeutique,
  • une continuité pluridisciplinaire,
  • un accompagnement après-cure,
  • une reconstruction sociale.
    Rien de cela n’est présent dans une salle de consommation. L’accueil inconditionnel, utile
    comme premier contact, a été transformé en finalité politique. On a absolutisé un outil jusqu’à
    en faire une doctrine. Le résultat est tragique : on installe des infrastructures autour du symptôme,
    au lieu d’organiser la sortie du symptôme. La compassion véritable consiste, pourtant, à aider un
    patient à se libérer, et non pas à aménager son enfermement.
    Le réel contre les illusions
    La France compte près d’un million d’usagers problématiques d’alcool, plusieurs centaines de
    milliers d’usagers problématiques de cannabis, des dizaines de milliers d’usagers réguliers de cocaïne, et des scènes ouvertes de polyconsommation qui fragilisent les quartiers populaires. Face à cela, on propose…une salle de 100 m².
    Ce décalage entre l’ampleur du problème et la petitesse des réponses relève presque du déni
    collectif. Le réel impose une stratégie autrement plus ambitieuse : augmentation des lits de sevrage,
    création de centres de traitement structurés, continuité thérapeutique, modèles de soin
    cohérents, programmes de réinsertion, évaluation rigoureuse et permanente. Rien de tout cela ne
    figure dans la vision gadget qui domine aujourd’hui.
    Désobéir à l’air du temps : une responsabilité professionnelle
    Dans ce contexte, s’opposer à la bien-pensance n’est pas une posture politique.
    C’est une responsabilité scientifique. Car une politique publique construite sur l’émotion produit
    des dégâts réels : patients stabilisés dans leur dépendance, quartiers abandonnés, budgets
    engloutis dans des dispositifs non évalués, confusion entre soin et accompagnement. Il n’est
    pas réactionnaire de demander que les politiques de santé soient fondées sur des faits. Il est, au
    contraire, profondément moderne de rappeler que sans évaluation, il n’y a pas de progrès, seulement des croyances.
    Résister à l’air du temps, c’est :
  • réhabiliter la complexité face aux slogans,
  • remettre l’évaluation au centre du débat,
  • restaurer la notion de soin comme processus orienté vers la rémission,
  • refuser que l’idéologie s’empare d’un champ biomédical,
  • rappeler que le réel finit toujours par gagner.

  • Conclusion : réhabiliter le courage du réel
    Nous ne vivons pas une bataille idéologique, mais une bataille méthodologique.
    La bien-pensance ne menace pas seulement le débat public : elle menace la qualité du soin. Elle
    se fait passer pour de la compassion, mais elle refuse la seule chose qui puisse réellement aider :
    le courage de demander des résultats. S’opposer à l’air du temps, c ’est redire calmement – et
    fermement : que les addictions ne se soignent pas avec des symboles, mais avec des trajectoires
    thérapeutiques ; que l’émotion est un début, jamais une fin ; que la science n’est pas une opinion ; et
    que la seule manière d’être vraiment humain, c’est de vouloir que les patients sortent de
    l’enfermement, et non pas qu’ils y soient accompagnés. L’époque valorise les intentions.
  • Nous devons valoriser la réalité.
    Elle seule protège, elle seule soigne, elle seule libère.
    François Diot, thérapeute addictologue.
    UNSSAD : Pour une politique de santé publique recentrée sur la sortie d’addiction
    L’Union Nationale pour le Sevrage et la Sortie d’Addiction aux Drogues (UNSSAD) est une
    association loi 1901 créée en 2025 par des citoyens, des professionnels de santé et d’anciens
    toxicomanes, avec une mission claire : promouvoir la sortie de l’addiction comme
    objectif prioritaire de santé publique. Dans le cadre des décisions publiques à venir concernant
    les Haltes Soins Addictions (HSA), l’UNSSAD vient de publier un état des lieux sur leur impact
    réel en matière sanitaire, sociale et économique, ainsi que sur leur capacité à permettre ou non un
    rétablissement durable des personnes toxicodépendantes.
    Une méthodologie tournée vers les réalités de terrain Indépendant de tout financement ou donneur
    d’ordre, et visé par un comité scientifique pluridisciplinaire, le rapport de l’UNSSAD s’appuie sur une analyse qualitative rigoureuse fondée sur des observations dans les territoires
    urbains concernés, sur des entretiens avec des professionnels et sur l’analyse des divers rapports
    institutionnels publiés depuis 2016. Des données scientifiques et des comparaisons internationales
    complètent cette évaluation. L’objectif est de dépasser les résultats déclaratifs pour interroger
    sur l’efficacité réelle du dispositif, ainsi que sur les trajectoires concrètes des usagers et leurs
    conditions de rétablissement. HSA : des effets sanitaires limités et aucune sortie d’addiction
    Si les HSA ont contribué à réduire certains risques immédiats, comme les overdoses ou les
    contaminations (VIH/SIDA et hépatites), leurs résultats en matière de rétablissement sont, pour
    ainsi dire, au point mort. En 2023, seuls 5 % des consommateurs de la HSA parisienne étaient
    orientés vers un sevrage, sans aucune information sur ceux qui sont entrés en cure, sur les taux de
    succès ni les rechutes. Ainsi, le dispositif maintient les usagers dans la dépendance à long
    terme, sans prise en charge thérapeutique structurée ni ambition d’abstinence. Cette lacune
    est aggravée par l’émergence des nouvelles drogues de plus en plus nocives et addictives
    (crack, fentanyl, drogues de synthèse…), et des profils d’usagers polyconsommateurs, souvent
    porteurs de comorbidités psychiatriques non repérées et donc non pris en charge.
    Un bilan social alarmant et une pression accrue sur les quartiers
    La reconduction du dispositif en 2021 s’est accompagnée de nuisances et violences
    persistantes, décrites par les habitants : scènes ouvertes de consommation, insécurité,
    dégradations, vols et agressions… La présence d’une zone d’immunité pénale autour des
    structures favorise la concentration des trafics et leur expansion dans l’espace public. Les liens
    sociaux s’érodent davantage, la précarité psychique s’aggrave, et les quartiers concernés se
    transforment en zones de vulnérabilité collective. Le rapport montre que ces impacts
    environnementaux et humains ne sont pas compensés par la rentabilité sanitaire du dispositif.
    Un coût financier défavorable pour la collectivité
    Les deux HSA expérimentales, à Paris et Strasbourg, représentent un coût cumulé d’environ
    cinq millions d’euros par an, incluant encadrement médico-social, logistique et distribution de
    matériel, pour un bénéfice estimé à un million d’euros par an, soit un rapport coût-bénéfice
    estimé défavorable, de l’ordre de 5 pour 1. A cela, s’ajoutent les dépenses pour loger les toxicomanes via le dispositif ASSORE (Accompagnement Social et aux Soins, Orientation Réinsertion
    Ensemble), ainsi que les coûts indirects liés à la gestion des nuisances urbaines, au nettoyage, à la
    sécurité et à la perte économique pour les commerçants, et à la dévaluation immobilière,
    rendant le modèle globalement défavorable.
    Le militantisme face à une crise internationale de la réduction des risques
    Le rapport met également en lumière l’influence de certaines associations historiquement engagées
    pour la dépénalisation des drogues et dont les positions militantes vont jusqu’à banaliser l’usage,
    favorisant une politique centrée principalement sur la réduction des risques (RdR) au détriment de
    la prévention et de la réhabilitation.
  • Les constats observés en France s’inscrivent pourtant à contrecourant de la dynamique mondiale. San Francisco réoriente son action vers le sevrage, face à une explosion des overdoses liées au fentanyl, après des investissements massifs dans la RdR et une politique de logement inconditionnel. Le Canada ferme ses sites d’injection. Le Portugal et la Suisse rencontrent des difficultés face au crack avec le retour des trafics et de la consommation à ciel ouvert. Ces exemples démontrent que, face à l’essor des nouvelles drogues, l’actuelle politique entrée sur la réduction des risques ne suffit pas à enrayer la dépendance, ni ses conséquences urbaines et sanitaires.
    Replacer la sortie d’addiction au cœur de l’action publique
    L’expérience des HSA arrive à échéance fin 2025.
    Alors que de nouvelles implantations sont envisagées, l’UNSSAD appelle à un changement
    de paradigme. La prévention doit commencer tôt, dès l’école primaire et à tous les niveaux d’études,
    dans les médias et, y-compris, dans les contextes professionnels qui sont de plus en plus touchés.
    L’accompagnement RdR du consommateur doit s’inscrire dans une trajectoire de soin avec une
    équipe pluridisciplinaire psycho-médico-sociale et des unités mobiles d’accompagnement vers le soin et l’incitation au sevrage.
  • Les dispositifs éclatés CAARUD (Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques
    pour Usagers de Drogues) et HSA devront être fusionnés en centres unifiés implantés hors des
    zones résidentielles, ouverts 24h/24, et la sortie d’addiction et la réinsertion sociale doivent
    redevenir l’horizon de tout parcours thérapeutique. La politique publique devra responsabiliser les acteurs médico-sociaux, mesurer l’efficacité du dispositif et protéger les citoyens comme les usagers. Pour être efficaces et ne plus être un gouffre financier, les nouveaux dispositifs d’accueil et d’accompagnement devront avoir comme objectif de sortir l’individu de la dépendance, non de la gérer indéfiniment.
    C’est le sens des recommandations formulées par l’UNSSAD : sevrer, réhabiliter et réinsérer
    durablement, avec des résultats mesurables. Associées à une vraie politique de prévention, ce
    sont les conditions indispensables d’une politique de santé publique capable de répondre à la fois aux enjeux sanitaires et aux attentes légitimes des territoires, pour diminuer enfin la demande qui est
    consubstantielle au narcotrafic.
    Pr. Laurence Vaivre-Douret, Présidente du Comité scientifique de l’UNSSAD, et Eric Poindessault, Secrétaire général de l’UNSSAD.
    Références :
    1- Rapport d’état des lieux des Haltes Soins Addictions (HSA), Union Nationale pour le Sevrage et la Sortie d’Addiction aux Drogues (UNSSAD), 2025 : 1-85.
    2- Vaivre-Douret L. Rapport de mission sur l’état des lieux sur la toxicomanie au Crack et plan d’action, Ile-de-France, Saint-Ouen, 2022, 1-94.
    3- Vaivre-Douret L. La toxicomanie au crack en Île-deFrance : état des lieux, recommandations et plan d’action. Paris : L’Harmattan, 2023.
    4- Vaivre-Douret L, Gaucher S. Crack. État de la situation
    vers des recommandations et un plan d’action issus du rapport rendu à la Région Île-de-France. Bull Acad Natl Med
    2023 ; 207(5) : 626-635.
    La « drogue du zombie » : la drogue qui fige les corps
    Pendant longtemps, la xylazine n’intéressait que les vétérinaires. Ce sédatif, utilisé pour anesthésier
    chevaux, bovins ou certains animaux de compagnie, n’avait pas vocation à croiser la route
    des humains (1). Depuis le début des années 2020, elle s’est pourtant invitée en pleine crise des
    opioïdes en Amérique du Nord, au point d’être devenue l’un des symboles les plus inquiétants du
    marché des drogues actuelles (2,3). Aux États-Unis et au Canada, la xylazine est désormais régulièrement détectée dans les saisies de drogues et dans les décès par overdose
    impliquant du fentanyl ou de l’héroïne (2,3). Il s’agit d’un sédatif non opioïde, avec des effets
    puissamment calmants et myorelaxants, qui ralentit le système nerveux central, fait chuter la
    tension artérielle et diminue la fréquence cardiaque et respiratoire (1). Ses effets viennent
    s’ajouter à ceux du fentanyl et des autres dépresseurs (alcool, benzodiazépines), ce qui
    augmente brutalement le risque de surdose et de décès. Dans de nombreux cas, les usagers ignorent totalement qu’ils consomment de la xylazine : elle est utilisée comme produit de coupe dans les poudres ou mélanges vendus comme héroïne ou fentanyl. Son surnom, « drogue du zombie », ne vient pas que des médias. Sur le terrain, les équipes de réduction des risques, les urgentistes et les policiers décrivent des scènes très particulières :
    des personnes extrêmement ralenties, figées dans des postures étranges, parfois pliées en deux ou
    penchées en avant, comme si le mouvement s’était interrompu en plein milieu. Les muscles sont
    relâchés mais le corps semble maintenu dans une attitude pseudo-dystonique, avec un regard vide,
    une pensée et une motricité comme engluées. Ce tableau de ralentissement idéomoteur extrême,
    d’hypotonie et de sidération posturale a nourri l’image de « zombie ». Il ne s’agit pas d’un coma
    profond, mais d’un état de semi-conscience où la personne est difficile à mobiliser, lente à répondre,
    peu réactive à l’environnement. À ce tableau neurologique et comportemental s’ajoute un autre
    aspect, particulièrement spectaculaire : les lésions cutanées. Depuis quelques années, des équipes
    américaines décrivent des plaies profondes, nécrotiques, très difficiles à cicatriser, chez des
    personnes s’injectant des mélanges contenant de la xylazine. Les ulcérations peuvent apparaître au
    site d’injection, mais aussi à distance, sur les membres. Elles exposent à des infections sévères
    et parfois à des amputations. Les données épidémiologiques nord-américaines montrent une
    progression rapide. Dans plusieurs États, la xylazine est retrouvée dans une part croissante des
    décès liés au fentanyl, suffisamment pour que les autorités fédérales américaines la qualifient de «
    menace émergente » et publient un plan de réponse spécifique. Au Canada, le même phénomène est observé dans certaines provinces : la xylazine apparaît dans l’approvisionnement en opioïdes
    illicites, avec des overdoses complexes, difficiles à prendre en charge, et des sevrages atypiques.
    En France, la situation est très différente. L’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) rappelle que ce que l’on appelle « drogue du zombie » ne désigne pas
    toujours le même produit au fil des années. Depuis 2023, l’expression est utilisée, par analogie avec
    l’Amérique du Nord, pour le mélange xylazine et fentanyl, mais les analyses réalisées sur le
    territoire montrent que ce cocktail n’a pas, à ce jour, été identifié dans le circuit français. La
    xylazine elle-même n’a été mise en évidence que de façon tout à fait exceptionnelle, comme produit
    de coupe d’héroïne, dans quelques analyses isolées en 2021. En d’autres termes, nous ne
    sommes pas, en France, confrontés à une vague de « Tranq dope » comparable à celle observée à
    Philadelphie ou dans certains États américains. Mais les dynamiques du marché (fentanyl et autres
    opioïdes synthétiques, circulation rapide de nouveaux produits de coupe, fragilisation des
    publics) rendent crédible le risque d’une importation ou d’une émergence locale. La xylazine est plus qu’une curiosité venue du monde vétérinaire. Elle illustre la manière dont le marché
    mondial des drogues se transforme : plus chimique, plus instable, plus imprévisible. Un produit pharmacologiquement puissant, utilisé dans un cadre strictement encadré, peut se
    retrouver, en quelques années, dans un tout autre contexte, avec des doses, des mélanges et des
    modes d’administration totalement différents de ceux prévus à l’origine. La xylazine montre aussi
    comment le système est en train de se complexifier. Un usager pense consommer un opioïde, mais reçoit en réalité un mélange d’opioïdes, de sédatifs non opioïdes et parfois d’autres substances de synthèse. La lecture clinique d’une overdose devient plus difficile, la réponse aux traitements moins prévisible, et les séquelles (plaies, amputations, complications neurologiques) plus lourdes (3-5). Pour la France, l’enjeu n’est pas de céder à la panique face à des images importées des États-Unis, mais d’anticiper.
    Cela passe par le renforcement des dispositifs de drug-checking, par une vigilance accrue sur les
    produits de coupe de l’héroïne et des opioïdes de rue, par l’information des équipes d’addictologie,
    des urgences, des médecins généralistes et des acteurs de terrain, et par une intégration explicite
    de la xylazine dans les outils de veille sanitaire. Cela suppose aussi d’expliquer au grand public
    que l’expression « drogue du zombie » ne renvoie pas à un monstre unique, mais à une catégorie
    mouvante de mélanges dangereux, dont xylazine et fentanyl ne sont que la version la plus récente
    (6,7). Dans un paysage des toxicomanies où le fentanyl et d’autres opioïdes synthétiques sont
    déjà à nos portes, traiter le dossier xylazine avec sérieux, nuance et précocité, c’est se donner une
    chance de ne pas découvrir trop tard, sur nos trottoirs, ce que d’autres pays vivent déjà.
    Dr Alexis Demas
    Références
    1- Papudesi BN, Srikrishna VM, Angela R. Xylazine Toxicity. In: StatPearls [Internet]. Treasure Island (FL): StatPearls Publishing; 2023.
    2- Kariisa M, O’Donnel J, Kumar S, et al. Illicitly manufactured Fentanyl–involved overdose deaths with detected xylazine — United States, 2019–2022. MMWR Morb Mortal Wkly Rep 2023; 72: 677–684.
    3- Cano M, Daniulaitye R, Marsiglia F. Xylazine in drug seizure reports and overdose deaths in the United States. MedRxiv [Preprint] 2023.08.24.23294567.
    4- Malayala SV, Papudesi BN, Bobb R, et al. Xylazineinduced skin ulcers in a person who injects drugs in Philadelphia. Cureus 2022; 14(8): e28160.
    5- Bishnoi A, Singh V, Khanna U, et al. Skin ulcerations caused by xylazine: a lesser-known entity. J Am Acad Dermatol 2023; 89(2): e99-e102.
    6- Debnath R, Chawla PA. Xylazine addiction turning humans to zombies: fact or myth? Health Sciences Review 2023; 9, 100132.
    7- Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT). Fiche « Xylazine / drogue du zombie », mise à jour 2024.

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