Selon une récente étude publiée dans JAMA Internal Medicine, la consommation de cannabis chez les Américains de 65 ans et plus a bondi de près de 46 % entre 2021 et 2023. Un phénomène inattendu qui traduit, pour certains, les effets secondaires de la légalisation et, pour d’autres, une banalisation préoccupante d’une substance restée longtemps taboue. Le professeur Jean Costentin, expert en pharmacologie, revient sur cette tendance, ses racines, ses dangers – notamment pour la santé des seniors – et alerte sur un aveuglement collectif. Il tient à préciser que les opinions qu’il exprime ici, comme ailleurs, sont entièrement indépendantes des institutions auxquelles il appartient ou a appartenu.

avec Jean Costentin

La consommation de marijuana chez les seniors atteint des niveaux record

avecJean Costentin

Atlantico : La consommation de marijuana aux États-Unis chez les personnes ayant 65 ans et plus a augmenté de près de 46 % entre 2021 et 2023, selon une nouvelle étude publiée dans JAMA Internal Medicine. Quelle est l’ampleur de la hausse de la consommation de cannabis chez les seniors ? Y a-t-il une différence entre les taux de consommation chez les hommes et les femmes âgés ?

 Jean Costentin : Soulignons tout d’abord la qualité, la rigueur et la notoriété de la revue médicale qui publie cet article; revue qui est l’émanation de l’Association Médicale Américaine.

De longue date, comme d’autres collègues n’hésitant pas à l’exprimer, nous avions prévu et prévenu que la légalisation du cannabis, tant à visée « thérapeutique » que « récréative » (disons sans ambages  toxicomaniaque), se traduirait inéluctablement par un accroissement du nombre de ses consommateurs. Cette augmentation nous l’attendions surtout chez les adolescents et les adultes jeunes ; ce qui  a été constaté (U.S.A., Canada…). Elle concerne maintenant, aux USA,  des séniors de 65 ans et plus.

Alors que dans ce 3ème âge le pourcentage des consommateurs de cannabis était inférieur à 1% en 2005, il a été multiplié par 4 en 2018, et il continue de croître, comme en atteste cette étude, qui montre l’augmentation importante de la proportion des consommateurs séniors,  7% des séniors en avaient consommé au cours du mois précédent l’enquête.

L’étude  donne quelques précisions sur la sociologie des séniors concernés : les femmes ne sont pas épargnées par cette augmentation. Ces séniors, pour ceux de race blanche, ont un certain bagage intellectuel, un bon niveau de revenus, sont mariés, résident dans un État américain ayant légalisé de cannabis (38 États l’ont légalisé à des fins « thérapeutiques » dont 24 comme drogue).

La France est-elle particulièrement touchée par ce phénomène ? La consommation de marijuana chez les seniors est-elle en hausse en France ?  Quels facteurs ont contribué  à l’augmentation de cette consommation

 Jean Costentin : La proportion des usagers de cannabis diminue avec leur âge, ses consommateurs étant plus nombreux chez les moins de 35 ans. Par contre l’âge moyen des consommateurs est en augmentation constante ; il était de 25 ans en 1992, il est passé à 33 ans en 2021. Cette augmentation de l’âge moyen des consommateurs résulte d’une moindre consommation par les plus jeunes et d’une prolongation de cette consommation chez ceux qui l’ont débutée dans les années 1990. Chez les 18-24 ans, 50% l’ont expérimenté alors que chez les 25-34 ans ils sont 60%.

Les chiffres des séniors français ne sont pas connus ; l’étude américaine n’ayant pas (encore ?) son équivalent en France.

La  consommation du cannabis chez les séniors ne peut que s’accroître malgré le caractère prohibé de cette drogue dans notre Nation. Elle se situe dans le prolongement d’une toxicomanie durant leur jeunesse. Il avait été fallacieusement prétendu que l’arrêt du cannabis que consommait l’adolescent se produirait lors de son entrée dans la vie professionnelle ; puis cela a été différé à la période où il s’inscrirait dans une vie familiale ; et de constater maintenant que cela déborde sur le troisième âge.

 Cette fidélisation à la drogue est renforcée par l’accroissement du taux de tétrahydrocannabinol/THC dans les produits en circulation ; ce qui accroit la ténacité de l’addiction, de l’accrochage, de la dépendance. Cette fidélisation est majorée par le faible coût de la drogue, qui n’obère pas le budget du consommateur ; fidélisation enfin par une accessibilité facile ; sa distribution étant assurée en de multiples lieux par plus de 200.000 dealers,  épaulés par l’Ubérisation qui assure une distribution à domicile.

 Dans le même temps cette consommation a tendance à  régresser chez les adolescents. Ce n’est pas par l’effet d’une  prévention que n’effectue ni l’éducation nationale, ni les pouvoirs publics, et moins encore des addictologues, qui prônent au contraire sa légalisation. Cette diminution peut être interprétée par un phénomène de mode. Depuis le temps que sévit cette drogue, elle s’est un peu « ringuardisée », d’autant que devenant la drogue des Papys il faut trouver autre chose.  Aux adeptes du changement, les alternatives ne manquent pas : le protoxyde d’azote, des cannabinoïdes de synthèse beaucoup plus puissants que le THC (Buddah blue, Pète ton crâne ou PTC,  le H4CBD,  le spice, le K2, l’hexahydrocannabinol (HHC) et deux de ses dérivés, le HHC-acétate (HHCO) et l’hexahydroxycannabiphorol (HHCP), tous désormais classés comme stupéfiants … des  dérivés du cannabidiol/CBD, tel le H4CBD, le H2CB ; des cathinones (dont la 3MMC) ; l’ecstasy / MDMA, revenue sur le marché noir avec des doses beaucoup plus élevées qu’aux premiers temps de son utilisation. Malgré cette baisse du cannabis, par transfert vers d’autres drogues, la France reste en Europe la Nation la plus intoxiquée par cette drogue.

Quels sont les facteurs qui ont contribué à l’augmentation de la consommation de cannabis chez les seniors ?

 Jean Costentin : Les explications que je vais évoquer sont celles qui me viennent à l’esprit, et ne doivent donc être considérées que comme telles.

A l’âge où les pathologies se multiplient, qu’un état d’inconfort s’accroit, qu’un mal être s’installe, qu’émergent des interrogations existentielles, avec une thanatophobie croissante que n’apaise plus une croyance religieux qui s’amenuise, le libre accès à cette drogue légalisée étant levé le tabou de l’interdiction, se voit justifiée par des considérations thérapeutiques. Ses effets psychotropes, «appétitifs », «de récompense», toxicomanogènes, font le reste, installant l’addiction, la dépendance, l’accrochage.

La légalisation s’est appuyée sur son caractère « thérapeutique », qui est le cheval de Troie, le faux nez, du cannabis toxicomaniaque.  La conclusion d’une analyse de l’académie de Médecine remettait les choses en place ; elle concluait : « le cannabis – un faux médicament mais une vraie drogue ». Plus trivialement je traduis cette conclusion, en m’appuyant sur la signification du mot « shit » anglais, utilisé pour désigner sa résine ou haschisch : « le cannabis un vrai merdicament ».

Dans les indications revendiquées pour le cannabis/THC figurent l’anxiété et la dépression, particulièrement fréquentes chez les séniors. Si le cannabis, en aigu, réduit fréquemment ces troubles (aux bad trips, c’est-à-dire aux pénibles expériences près)  il convient d’ajouter qu’au cours d’un usage chronique du cannabis, une tolérance survenant, ces troubles réapparaissent avec une intensité bien supérieure à celle qui précédait la consommation.

Pourquoi les gériatres s’inquiètent-ils de l’augmentation de la consommation de cannabis chez les seniors ? Quels sont les risques pour la santé chez les personnes âgées suite à cette consommation de marijuana ? 

 Jean Costentin : Un certain nombre des méfaits décrits au cannabis concernent assez spécifiquement les adolescents (crétinisation, diminution de l’attention, syndrome amotivationnel, délires, hallucinations, déclenchement  d’une schizophrénie latente, incitation au passage à d’autres drogues…). Certains méfaits  peuvent aussi concerner, avec une particulière acuité,  les séniors. Parmi ceux-ci : des méfaits cardio-vasculaires : troubles du rythme ; angor ; risque accru  d’infarctus du myocarde ; variations tensionnelles et accidents vasculaire cérébraux. Au plan neuropsychique, des perturbations cognitives  peuvent décompenser ou majorer  une maladie d’Alzheimer ; même si l’hypothèse d’un effet ralentisseur de certains processus neuro-dégénératifs a été avancée ? ; les perturbations de la mémoire de travail, de la mémoire à court terme, peuvent majorer ceux qui caractérisent la maladie d’Alzheimer. La conduite automobile, déjà quelque peu altérée par le vieillissement, s’en trouvera davantage perturbée. Des hallucinations, des troubles délirants, ébrieux, des perturbations de l’équilibre avec des chutes sont souvent rapportées.

Ajoutons pour conclure que, n’ayant pas de très grandes raisons d’être fiers de la société que nous laissons à nos jeunes, n’ajoutons pas à leurs troubles la lamentable exemplarité d’aïeux, shootés, camés ; d’aïeux plus préoccupés par leurs paradis artificiels que par l’héritage terrestre que nous devrions laisser.

« S’il est important de se préoccuper de l’état de la planète que nous allons laisser à nos enfants, il est plus important encore de nous préoccuper de l’état des enfants que nous allons léguer à notre planète » (devise du centre national de prévention, d’études et de recherches sur les toxicomanies / CNPERT).