Cannabis: de la légalisation à la tolérance zéro, comment sortir de la contradiction? (Médiapart)

20 mai 2013 Par ROMAIN MIELLE

La lutte contre la consommation et le trafic de cannabis est aujourd’hui une des priorités de notre société. En effet, plus de la moitié des jeunes affirment, selon les chiffres officiels, en avoir déjà fumé lorsqu’ils atteignent leur majorité, ce qui fait de la France le premier pays consommateur de cannabis au monde. Face à cette contradiction, apportons un regard nouveau sur les politiques de lutte contre cette drogue, en analysant les conséquences des différentes propositions sur le « marché du shit », principalement du point de vue de l’offre de drogue.

La première question à se poser est « qu’est-ce qui pousse certaines personnes à vendre du cannabis, et qui sont ces personnes? ». Car l’erreur des politiques actuelles est de considérer le trafic de cannabis comme un problème en soi, alors qu’il n’est que la conséquence d’un autre problème, plus large. En revanche, la consommation de cannabis est bien le problème, qu’il faut résoudre avec intelligence et discernement.

L’illicite : une fatalité ?

Pour pouvoir bien cerner le problème, il faut comprendre comment cette drogue a pu devenir courante au point qu’on puisse en trouver aussi facilement que de l’alcool, voire même plus facilement lorsqu’on est mineur. Les mécanismes menant tant de jeunes à vendre de la drogue ne peuvent être réduits à de simples enchaînements économiques, mais ont une dimension sociale prédominante.

La plupart des trafiquants ne sont pas des noirs et des arabes, comme certains l’affirment, mais sont des jeunes issus des quartiers défavorisés, et ce n’est pas un hasard… En effet, se cumulent dans les cités des inégalités sociales et scolaires, qui mènent à des inégalités d’avenir, comme le montre Éric Maurin dans son ouvrage Le ghetto français. Mais allons plus loin, et regardons quel(s) avenir(s) est (sont) possible(s) lorsque l’on vit dans un « ghetto français ». Tous les juniors ont leur idéal qu’ils veulent suivre, et il est logique de le trouver dans son voisinage, auprès de personnes dans lesquels on peut s’identifier car elles ont connu une situation comparable à la nôtre, c’est pourquoi il faut jeter un œil sur la population des cités. Les « grands frères » des quartiers, que les jeunes vont chercher à imiter, peuvent être répartis en trois catégories générales, du point de vue de leur parcours et de leurs revenus. Tout d’abord, il y a ceux qui n’ont pas fait d’études et qui sont soit au chômage soit en situation précaire, puis il y a ceux qui ont fait des études mais qui sont cependant dans la même situation. Il convient ici de remarquer que ceux qui ont fait des études et ont réussi à obtenir une bonne situation ne sont plus dans ces cités HLM, ce qui découle souvent des politiques urbaines, l’obtention d’un logement à loyer modéré étant soumise à conditions de revenu. Vient maintenant la troisième catégorie de personnes, la plus importante non pas en nombre mais en influence, ce sont les quelques-uns qui n’ont pas fait d’études mais roulent cependant en voiture allemande, grâce au trafic de stupéfiants. Si vous étiez dans ces conditions, qui choisiriez-vous d’imiter ? Feriez-vous des études ? Il est clair que trop de ces jeunes choisissent la voie de l’argent facile, mais aussi de l’ascension sociale présumée, car il ne faut pas négliger le fait qu’outre la dimension économique, la volonté de faire mieux est un sentiment commun à tous les humains. On pourrait donc s’essayer à la comparaison suivante : l’école constitue l’ascenseur social, le cannabis « l’escalier de secours » social et la cocaïne « l’échelle de secours » sociale. Et lorsque le précédent ne fonctionne plus, on se rabat sur le suivant, plus dangereux et souvent moins efficace dans les faits d’ailleurs. C’est ainsi que puisque l’école ne permet plus d’obtenir une bonne situation, ou du moins lorsqu’on a ce sentiment puisqu’on ne connaît personne qui s’en sort avec ses diplômes, on risque de basculer dans la vente de stupéfiants pour espérer sortir de sa condition. C’est ainsi que tant de jeunes sont sur cette « route à deux issues », comme la nomme le rappeur Kery James, menant « à la mort ou la prison ». Le trafic de stupéfiant est donc la conséquence visible de la panne de l’ascenseur social qui ne marche plus, et on ne peut pas lutter contre ce fléau sans en avoir auparavant éradiqué les causes, sinon cela reviendrait à éponger le sang coulant d’une plaie ouverte sans jamais refermer cette plaie.

Une drogue douce, mais une drogue.

Mais si les politiques de lutte contre le trafic de stupéfiants sont, en soi, inefficaces, il ne faut cependant pas négliger l’utilité des politiques de lutte contre la consommation de cannabis. Et même si les raisons d’en consommer sont diverses (mal-être, « effet de style », festivités, effet de groupe), cette pratique est un réel problème pour la société. Et s’il est vrai que « fumer un joint » occasionnellement n’est pas tellement néfaste pour la santé, il en est différemment lorsqu’il s’agit de consommation régulière, qui n’est pas si rare que ça d’ailleurs… Le cannabis ne se consommant pas seul mais accompagné de tabac, la dépendance se crée non seulement par la nicotine absorbée, mais également et surtout par l’état second dans lequel la drogue met le consommateur. Devenu accroc, le consommateur va constamment chercher à se retrouver dans cet état, et ce par tous les moyens nécessaires, y compris et surtout par le trafic ou le vol, voire la prostitution dans certains cas. Mais le pire arrive lorsqu’il se trouve dans un état second (et à partir d’un certain seuil de consommation pluriquotidienne il s’y trouve constamment), car le consommateur se met alors à devenir paranoïaque, agressif, renfermé, et surtout manipulable à merci. Cela se traduit, dans la vie courante, par le fait que les consommateurs ont toujours l’impression d’être suivis et épiés dans leurs moindres gestes par la police, qu’ils sont toujours « dans leur monde » et même par le fait que des filles vont jusqu’à accepter des relations sexuelles avec n’importe qui alors qu’elles ne l’auraient jamais fait dans leur état normal (ce qui les amène souvent à le regretter lorsqu’elles arrivent à sortir de l’addiction). Il est donc primordial pour notre société de lutter contre la consommation de cannabis, c’est pourquoi il convient d’étudier les conséquences des différentes politiques publiques, proposées ou mises en œuvre, sur ce « marché du shit ».

La tolérance zéro ?

La première politique étudiée sera celle dite de la « tolérance zéro » qui est, après les passages de Messieurs Sarkozy, Hortefeux et Guéant au Ministère de l’Intérieur depuis 2002, délibérément proche de la situation actuelle. Elle consiste à qualifier la consommation de cannabis de délit, passible d’un an de prison ferme et d’une amende, et ce dès 13 ans. Ainsi se faire arrêter en train de consommer du cannabis entraîne quasi-automatiquement une interpellation et l’inscription au casier judiciaire. Outre l’inefficacité de cette approche prouvée par les chiffres, puisque la consommation n’a cessé d’augmenter depuis le durcissement de la lutte commencée avec l’accession de N. Sarkozy au Ministère de l’Intérieur et continuée par la suite, ne vous semble-t-il pas disproportionné de priver un individu de l’accès à de nombreuses professions juste parce qu’il aurait fumé un joint ? Il me semble qu’avoir consommé du cannabis, a fortiori occasionnellement, ne devrait pas empêcher quiconque d’exercer un métier tel qu’avocat, policier, pompier, chauffeur de taxi ou assistante sociale, et je ne pense pas qu’un individu devrait payer une erreur qu’il a pu faire à 13 ou 14 ans en étant fiché et considéré comme un délinquant toute sa vie. Cette politique mise en place semble donc, en plus de ne pas être efficace, dramatiser la simple consommation occasionnelle de cannabis puisqu’une erreur de jeunesse peut empêcher quelqu’un de se racheter une conduite en exerçant un métier stable, voire même un métier avec lequel il pourrait se servir de son expérience malheureuse pour aider d’autres personnes à sortir de la drogue, en étant assistante sociale par exemple.

La dépénalisation ?

Puisque la politique de la « tolérance zéro » est inefficace, peut-être faut-il chercher à en appliquer une diamétralement opposée, celle de la dépénalisation ? Cette politique autorise la consommation de cannabis tout en interdisant sa vente ; nous aurions donc le droit de fumer du cannabis que nous n’aurions pas le droit de nous procurer ! Si cette politique permet de ne pas dramatiser la consommation de cannabis, elle risque au contraire la démocratiser encore plus, de telle sorte qu’il ne serait pas étonnant qu’elle aboutisse à ce que 40% des 16-25 ans en fument régulièrement, comme c’est le cas avec le tabac aujourd’hui… Cette solution prive donc la loi de son principe visant à réprimer le cannabis pour ses effets néfastes et envoie au contraire un signal de laisser-aller aux jeunes. Outre cette menace, cette politique constitue une véritable hypocrisie, et ne résout pas le problème en ne s’attaquant ni au trafic ni à la consommation de cannabis.

La légalisation ? 

Pour faire face à cette hypocrisie, légaliser purement et simplement le cannabis semble être une solution, mais qu’en est-il vraiment ? Ceci reviendrait à assimiler le cannabis au tabac, et à en assurer l’offre dans les mêmes conditions, c’est-à-dire que la vente serait encadrée par l’État. Quatre arguments plaident en faveur cette mesure. Tout d’abord, la qualité du cannabis pourrait être contrôlée par l’État, empêchant ainsi cette drogue d’être « coupée » avec des substances en tout genre comme c’est le cas aujourd’hui (il n’est pas rare de trouver des résidus de henné, de plastique ou même de pneu dans la résine de cannabis vendue aujourd’hui), et diminuant ainsi considérablement les risques sanitaires liés à la consommation. Ensuite, la vente pourrait être réglementée et limitée ; on ne pourrait ainsi pas acheter plus de deux grammes par personne et par semaine à condition d’être majeur, par exemple (à noter cependant que le tabac et l’alcool sont interdits aux mineurs, ce qui n’empêche cependant pas ces derniers de s’en procurer très facilement). De plus, la légalisation du cannabis permettrait de mener une véritable politique de prévention qui, à l’instar de la lutte contre le tabagisme, informerait les éventuels consommateurs des risques liés à la prise de cannabis, les dissuadant ainsi. Là encore il faut nuancer : puisque le cannabis est une réalité culturelle depuis plus de deux décennies, une telle politique pourrait être menée même en laissant cette substance dans l’illégalité. Pour finir, la légalisation du cannabis permettrait de dissoudre l’économie parallèle, de diminuer par conséquent la criminalité et de « libérer » les consommateurs de l’emprise de leur vendeur, de qui ils dépendent pleinement. Belle démonstration, en théorie du moins… Comment refuser la légalisation du cannabis devant de tels arguments ? Tout simplement parce que la réalité tient en une phrase : légaliser le cannabis, c’est démocratiser la cocaïne. En effet, contrairement à ce que la théorie avance, les individus qui (sur)vivent grâce au trafic de cannabis ne se contenteront pas de voir leur seule source de revenu et leur seul espoir d’ascension sociale disparaître mais, puisque l’on fermerait « l’escalier de secours » sans pour autant réparer l’ascenseur social, ils se rabattraient vers « l’échelle de secours », qui est la cocaïne. Et puisque la vente de « coke » exploserait, alors les prix diminueraient sensiblement et la consommation se démocratiserait, mettant véritablement la santé des futures générations en péril. Est-il souhaitable qu’elles disent à leurs parents « c’est bon, c’est qu’une ligne, c’est rien » comme la nôtre a pu dire « c’est bon, c’est qu’un joint, c’est rien » ? Certainement pas. La légalisation du cannabis ne sera une solution envisageable que lorsque l’ascenseur social sera définitivement réparé. Que pouvons-nous donc faire pour lutter contre la consommation de cannabis, en l’état actuel des choses?

La contraventionnalisation !

A la veille du premier tour de l’élection présidentielle, le 18 avril 2012 précisément, François Rebsamen déchaîne la chronique et provoque l’indignation en proposant, à l’occasion d’un meeting de soutien à Hollande, la contraventionnalisation du cannabis. Cette proposition a retenu mon attention car elle me paraît la plus à même de lutter contre la consommation de cannabis sans hypocrisie ni stigmatisation des consommateurs. En effet, transformer le délit de consommation en contravention permettrait de lutter plus efficacement contre le cannabis puisque les individus utiliseraient leur argent pour payer l’amende au lieu de se fournir, et dans le cas d’une amende de quatrième catégorie (135€), cela priverait les gros consommateurs de deux semaines de cannabis sans pour autant les stigmatiser puisque cela ne serait pas inscrit à leur casier judiciaire. De plus, un suivi pourrait être mis en place pour repérer les consommateurs réguliers (qui auraient plusieurs amendes à leur actif) et les aider à s’en sortir en les orientant vers des structures appropriées, telles les cures de désintoxication. La contraventionnalisation apparaît ainsi comme la meilleure mesure pour lutter contre la consommation de cannabis car elle permet de trouver un équilibre entre dramatisation et laisser-faire tout en permettant d’aider les toxicomanes à se sortir de l’emprise de la drogue.

En conclusion,

Nous pouvons dire que le débat sur le cannabis nécessite aujourd’hui d’être ouvert car les politiques actuelles sont inefficaces. De mon point de vue, qui résulte de mon analyse, il est nécessaire de contraventionnaliser la consommation de cannabis pour sortir le plus de personnes possibles du fléau qu’est le cannabis. Mais il est cependant nécessaire de s’attaquer à sa vente afin de faire disparaître cette drogue de la circulation, ce qui passe par des réformes structurelles s’en prenant aux causes de la délinquance et réparant donc l’ascenseur social que doit être l’école.

Source

Publicités

Ecrire un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s