L’impact psychologique du cannabis (Le Figaro)

Si l’on n’évalue pas encore ses conséquences à long terme, ses effets immédiats sur la personnalité sont décryptés.

Jack a 17 ans. Il consacre ses journées à fumer des joints, traquer les lieux où acheter des «barrettes de shit», traîner avec ses copains… Mais la plupart du temps, il s’efforce de rassembler ses idées, d’y voir plus clair dans ses petits méfaits du quotidien et de calmer ses peurs.

Jack est le héros d’un premier roman best-seller en Suisse (Ils sont tous morts, éd. L’Age d’homme) qui, bientôt adapté au cinéma, a fait de son auteur, Antoine Jaquier, le lauréat du prestigieux prix Édouard Rod 2014 et l’une des personnalités les plus remarquées du pays. Si les aventures quelque peu pathétiques de ces ados en errance se passent dans les années 1980, c’est parce que le romancier les a lui-même vécues. Il a donc su raconter «de l’intérieur» les effets du voyage haschischin, jusqu’à la dérive dans des drogues plus dures.

Aujourd’hui, outre l’écriture, Antoine Jaquier est animateur social à Lausanne et très engagé auprès de jeunes en difficulté. Parmi ceux-ci, beaucoup sont des fumeurs réguliers de cannabis, mais ils ne ressemblent pas vraiment à celui qu’il était. «À mon époque, fumer des joints signifiait qu’on ne voulait pas s’intégrer à la société telle qu’elle était, explique-t-il. Aujourd’hui, c’est juste une source de “business” ou, comme chez les skateurs, très nombreux ici, un élément de code culturel.»

Crises d’anxiété et altération de la mémoire

En revanche, Antoine Jaquier reconnaît ces «états anesthésiés» qui ont tellement marqué sa jeunesse: «Comme pris dans une bulle avec ses potes de consommation, on se retrouve dans une réalité parallèle, se souvient-il. Passer un coup de téléphone pour faire avancer des projets auxquels on tient pourtant peut prendre des mois.» Cette léthargie lui a coûté cher en son temps: «Une année de plus de formation parce que je n’allais pas assez en cours.»

Cette difficulté dans l’action et l’engagement est appelée aujourd’hui «syndrome amotivationnel» par les chercheurs en addictologie, qui s’intéressent de plus en plus aux effets du cannabis sur la psychologie du fumeur. «Auparavant, on s’est beaucoup focalisé sur les conséquences quant à la santé, constate Étienne Quertemont, professeur de psychologie et directeur de recherches sur les dépendances à l’université de Liège, qui a notamment participé à l’ouvrage Regards croisés sur le cannabis (Éditions Mardaga). Mais les liens du cannabis avec la psychose ont suscité de nouveaux intérêts, plus centrés sur les altérations du système cognitif.»

Si l’euphorie, l’état de relaxation et de bien-être pendant la période d’intoxication si savamment dépeinte par Baudelaire sont confirmés par la science, on observe aussi chez certaines personnes des crises d’anxiété et de paranoïa. Autres effets immédiats observés: l’altération de la mémoire et de la flexibilité mentale: «Le fumeur a du mal à se rappeler ce qu’il a vécu quand il était sous l’effet de la drogue, explique Étienne Quertemont. Et même, certains faux souvenirs peuvent faire intrusion dans son récit d’un fait passé.» Aussi les témoignages de fumeurs de cannabis sont-ils considérés comme peu fiables dans certaines enquêtes policières.

Quant à la rigidité du comportement, elle empêche la personne de s’adapter à tout événement inhabituel. «C’est pour cela que le risque d’accidents de voiture sous consommation cannabique est décuplé, explique le chercheur. Freiner soudain, changer brutalement de route est difficile car, d’une part, les réflexes du conducteur sont ralentis, et d’autre part il n’a pas la mobilité psychique nécessaire pour faire face à l’imprévu.»

«On peut vraiment s’en sortir»

Ajoutez à cela la distorsion du sentiment du temps (observé même chez les animaux), l’impression d’avoir des pensées profondes – «Ce qui n’est pas celle de vos interlocuteurs!», précise Étienne Quertemont -, une intensification des perceptions pouvant mener à des hallucinations, et la «douceur» présumée du cannabis vacille, d’autant plus que la concentration de son principe actif et addictif (le THC) s’est largement intensifiée depuis quelques années.

Mais le réel point de controverse concernant cette drogue est celui de la durée de ses effets à long terme sur le psychisme. On ignore encore si des phénomènes cognitifs comme la démotivation ou le manque de concentration peuvent perdurer, voire devenir permanents chez les gros consommateurs, ou s’ils se résorberont, même chez cette population.

Pour Antoine Jaquier, «on peut vraiment s’en sortir». Selon lui, il faut pour cela accompagner les jeunes dans l’accomplissement de leurs potentiels en se concentrant sur leurs désirs profonds: projets artistiques, formations. «Au lieu de se concentrer uniquement sur leur dépendance, les inviter à se projeter dans un avenir qui leur fera plaisir», résume l’écrivain.

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