Contre la drogue, la prévention reste le meilleur remède

Un appel de l’association Oum el-Nour : prémunir les jeunes contre ce fléau est une responsabilité partagée.

Suzanne BAAKLINI | OLJ 28/09/2017

Fady* a 25 ans. Ses dix mois au centre de réhabilitation d’Oum el- Nour, à Sehaïlé, l’ont transformé. « L’addiction à la drogue est une conséquence, ne croyez jamais que la simple curiosité puisse, à elle seule, plonger un individu dans de tels affres », assène-t-il à plusieurs reprises aux journalistes venus recueillir son témoignage.
Le jeune homme sait de quoi il parle, la circulation des substances interdites n’a pas de secrets pour lui. Le travail qu’il a fait sur sa personne depuis qu’il est au centre lui permet aujourd’hui de déterminer les origines du mal qui l’a rongé durant plusieurs années. « J’avais deux ans et demi quand mes parents ont divorcé », se souvient-il. Longtemps, il souffrira d’une mère absente, absorbée par sa personne, et d’un père éloigné par le travail à l’étranger, puis distrait par sa nouvelle vie de famille suite à un second mariage. « J’ai passé douze ans en pensionnat, loin de ma famille, avec le lot de vexations quotidiennes qu’on nous y inflige », raconte Fady, benjamin de cinq enfants.

Ce manque cruel d’affection devait accompagner Fady durant son adolescence tourmentée quand, rentré dans le nouveau foyer de son père, il devait cumuler les rancunes envers une famille dont il voulait « se venger », selon ses propres termes, en tombant au plus bas qu’il pouvait. La rue devient son recours et un job comme barman dans un pub ne devait pas arranger les choses. Les addictions se suivent et ne se ressemblent pas : d’abord l’alcool, puis le haschisch, puis la cocaïne. « Dès 18 ans, j’ai adopté une attitude qui menait droit à la délinquance, multipliant les mensonges, les ruses pour obtenir ce que je voulais, dit-il. Vers 20 ans, je me suis résolu à entrer dans le monde de la drogue, convaincu, comme tant d’autres, que je maîtrisais la situation. Au début, rien n’est plus facile que l’accès aux substances illicites, on vous les offre volontiers pourvu qu’on vous attire dans ce monde d’interdits. »

Dans les années qui suivent, Fady devait dévaler toute la pente bien connue : perte de l’emploi, petit trafic dans la rue (bien qu’il n’ait jamais été un trafiquant à proprement parler), dépendance de plus en plus forte aux drogues, petits vols… « Je suis arrivé au point où j’étais convaincu que j’allais droit à la mort ou derrière les barreaux, raconte-t-il. C’est une jeune fille droguée, qui faisait partie de mes connaissances, qui m’a parlé d’Oum el-Nour. » Après de nombreuses tergiversations, le jeune homme se résout à visiter le centre, « davantage mû par la peur que par la conviction, qui viendra bien plus tard », reconnaît-il.

Parents, écoles, société : vigilance !
Les dix mois passés dans le véritable havre de paix verdoyant qu’est le centre d’Oum el-Nour, à Sehaïlé, entre vergers, poules et gazelles, auront permis au jeune homme, comme à quelque 65 autres jeunes qui y sont hébergés actuellement (le centre compte 70 lits), de se ressourcer, d’apprendre à se connaître pour mieux conjurer ses démons une fois rentré chez lui. La proximité de la nature, mais aussi la compétence et la gentillesse de l’équipe du centre entourent les jeunes protégés d’une ambiance familiale et aimante qui leur a souvent fait défaut et qui leur sert de tremplin pour mieux faire face à la vie qui les attend.

Mais si Oum el-Nour pourvoit ce service de réhabilitation gratuit à tous ceux qui, comme Fady, sont tombés dans le piège de la drogue (à Sehaïlé pour les jeunes hommes, à Fatka pour les jeunes femmes), l’association œuvre surtout, de par sa vaste expérience, à la prévention, pour tenter d’éviter que de nouveaux Fady ne naissent à tous les coins de rue, dans un environnement où la circulation des drogues de toutes sortes se banalise dangereusement. Et à l’aube d’une nouvelle année scolaire et universitaire, il est bon de rappeler que la prévention tout comme la prise en charge des cas qui se présentent sont une responsabilité partagée.

Naji Mansour, responsable de la prévention à Oum el-Nour, et Ziad Khoury, responsable de la réhabilitation au centre, déplorent que l’accès à la drogue se soit considérablement facilité. Et cette prévention s’exerce à toute l’échelle de l’entourage. « Il est vrai que les jeunes sont exposés et qu’ils assument leur part de responsabilité, mais il est inutile de leur jeter tout le blâme, parce qu’une telle dépendance ne vient pas du néant, souligne Naji Mansour. Cette problématique est complexe et doit être traitée comme telle. Il y a une part de responsabilité assumée par l’environnement proche, mais aussi par les médias qui ne se rendent pas compte du danger de banaliser des substances dangereuses même si elles sont « légales », comme la cigarette ou l’alcool, ce qui peut aussi encourager à d’autres dépendances. »

Quels conseils les deux experts donnent-ils ? « Je dirais aux jeunes que leur liberté et leur bonheur sont primordiaux et qu’ils doivent éviter d’être exposés à ce qui peut leur faire du mal, souligne Naji Mansour. Les parents, eux, doivent rester vigilants. Ils doivent s’alarmer de tout changement substantiel dans l’attitude de leur enfant, comme une tendance à s’isoler, à devenir irascible, cachottier et menteur… Au moindre doute, ils devraient consulter des spécialistes sans tarder, car toute détection précoce d’une addiction est préférable pour une future réhabilitation. » Fady se souvient en effet que son père ne s’était pas alarmé de son train de vie anormal pour un adolescent…

Pour ce qui est de l’école, le milieu qui concentre le plus de jeunes au même endroit, les deux experts constatent une conscience de plus en plus aiguë du problème dans un grand nombre d’établissements. « Il est bon que les enseignants soulèvent ce sujet avec leurs élèves, disent-ils. Nous préconisons un juste milieu où le sujet n’est ni minimisé ni élevé au rang de panique, mais juste traité de manière scientifique. Consommer de la drogue n’est jamais banal, cela agit sur le cerveau, peut réveiller des maladies psychiques avec lesquelles il faudra vivre toute sa vie. »
Oum el-Nour a d’ailleurs des structures qui interviennent au niveau des écoles et des universités, pour la prévention. Ils se souviennent d’un cas où des jeunes avaient été formés par l’association afin de sensibiliser leurs camarades. Dans les formulaires remplis par les élèves cibles, beaucoup avaient assuré qu’après avoir été éclairés sur le sujet, ils réfléchiraient à mille fois avant d’être tentés « d’essayer » les drogues…

Le rôle des écoles peut s’avérer déterminant aussi quand des cas d’addiction sont révélés parmi les élèves de l’établissement. Les experts prônent une attitude qui n’irait pas simplement à l’éviction de ces individus, mais serait davantage de l’ordre d’une prise en charge plus globale.

« La peur ? Une motivation »
Si les experts insistent tellement sur la prévention, c’est qu’ils ne savent que trop bien l’état de dépendance dans lequel se trouvent les centaines de pensionnaires que le centre accueille chaque année (452 pour la seule année de 2016, ils n’étaient que 27 en 1993). Ziad Khoury précise que l’objectif du centre est de rendre ces jeunes à une vie décente, ce qui n’est jamais gagné d’avance, même si le taux de succès est globalement estimé à 60 % environ.

En effet, une fois sortis du milieu calme et affectueux du centre, les anciens drogués devront lutter contre les démons de la rechute. Cela, Fady le sait très bien. « Je reviendrai à mon ancien quartier, parce que j’ai appris qu’il faut affronter les problèmes, pas les fuir, affirme-t-il. Je prendrai avec moi mes résolutions et mes nouvelles habitudes, qui partent des petits gestes quotidiens les plus banals, comme faire son lit ou rester propre sur soi. Mes anciens compagnons d’infortune, je n’ai d’autre choix que de les garder éloignés, car je sais qu’ils oscilleront entre la tentation de m’imiter et celle de me pousser à replonger. La peur ? Je la ressens sans aucun doute. Mais je ferai en sorte que la peur de l’échec agisse comme une motivation. »
Fady est sur la voie de la guérison, comme tant d’autres secourus par ce centre qui leur vient en aide. Afin de continuer à soigner des toxicomanes gratuitement, Oum el-Nour organise des activités de collecte de fonds, comme son dîner de gala annuel ce lundi 2 octobre, au Sky Bar à Beyrouth.

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