Le cannabis est une drogue dure par François Chast

Si la France cumule, à l’égard du cannabis, cette singulière combinaison de la législation la plus sévère et de la consommation la plus importante (après la République Tchèque) en Europe, il nous semble que la réponse de l’efficacité des politiques publiques est du domaine des « représentants de la Nation ». Quant au monde de la Santé, il ne peut que répéter inlassablement les évidences qui, années après années, s’imposent : le cannabis est dangereux, le cannabis est une drogue dure.

1845 – Moreau de Tours publie une étude où lui-même, quelques-uns de ses élèves et de ses patients s’exposent volontairement à une forte dose de cannabis. Il observe que le cannabis peut précipiter « des réactions psychotiques aiguës, durant généralement quelques heures mais pouvant durer pendant quelques jours »[1]. On connait donc, depuis le milieu du XIXe siècle, grâce à cet ouvrage fondateur « Du Hashich et de l’aliénation mentale« , l’impact psychiatrique du cannabis. A cette époque, la « résine » en circulation était modestement concentrée en tétrahydrocannabinol (THC). 170 ans plus tard, c’est une drogue dix fois plus concentrée en principe toxique qui circule à la sortie des collèges, des lycées, des bureaux, des usines… 1,2 millions de consommateurs réguliers dans notre pays !

Effectuées selon des modalités expérimentales plus solides, les travaux contemporains sont nombreux mais ils ne font que dire et redire ce que Jacques Joseph Moreau de Tours avait déjà souligné. Ainsi, depuis une quarantaine d’années des études toxico-épidémiologiques très significatives parce que fondées sur des cohortes importantes de malades, ont-elles renforcé la démonstration.

1972 – Après les travaux préliminaires de Talbott et Teague, qui avaient observés des troubles psychiatriques post-cannabis chez 12 GI’s au Vietnam[2], Tennant  et Groesbeck étudient sur une période de 3 ans, une population de 36 000 soldats américains stationnés en Allemagne. Ils montrent que lorsque la consommation de cannabis est  « modérée »  (10 à 12 g de résine par mois), les militaires présentent de manière significative une dégradation de leur état mental : attaques de panique, psychoses diverses et en particulier schizophrénie, notamment lors d’une consommation conjointe d’alcool ou d’autres stupéfiants. Lorsque la consommation est plus élevée (plus de 50 g par mois), on peut observer, en outre, apathie, désorientation, léthargie, abaissement des facultés de jugement, de concentration de mémorisation[3].

1987 – Une étude effectuée par Sven Andreasson (Stockholm, Suède) sur une cohorte de plus de 45 000 conscrits a permis de démontrer que l’association entre la consommation de cannabis et le risque de schizophrénie était multiplié d’un facteur 6 chez les fumeurs de plus de 50 « joints » avant la conscription, ce qui permettait de décrire un véritable modèle de vulnérabilité[4].

2002– Cette cohorte « historique » a été reprise par l’équipe de Stanley Zammit (Cardiff, Royaume Uni), quinze ans plus tard… Cette nouvelle étude permettait aux auteurs de préciser que l’atteinte psychiatrique présentait une relation dose-dépendante, ce qui limitait la crédibilité de l’hypothèse de l’emploi du cannabis comme « automédication du trouble » ; le risque de schizophrénie était multiplié par 6,7 en cas de consommation de 50 « joints » durant l’adolescence. 

Les travaux effectués ultérieurement n’ont malheureusement fait que confirmer ce qui était évident.

2007-  La méta-analyse proposée par la même équipe Galloise « enfonçait le clou »: le cannabis est non seulement cause de psychose, mais aussi, de dépression, d’idées suicidaires, d’anxiété même si le lien est moins « fort » en termes statistiques, etc. La publication de ce travail dans The Lancet, le 28 juillet 2007, conduisit le rédacteur en chef de la revue, fait rarissime, à présenter des quasi-excuses à ses lecteurs pour avoir minimisé auparavant la psychotoxicité du cannabis[5].

2012 – L’étude de Madeline Meier, publiée à la fin de l’été 2012, démontrant sur la cohorte historique néo-zélandaise dite de Dunedin, l’impact de la consommation de Cannabis sur les performances intellectuelles, le « QI », abaissé d’une moyenne de 8 points à l’âge adulte après une consommation adolescente (cf. l’article du Pr. Jean Pierre Goullé), est à ce jour, la dernière pierre à l’édifice des preuves de la dangerosité du cannabis. De plus, l’arrêt de la consommation de cannabis ne permet pas au cerveau de « récupérer » : le cannabis dégrade puis détruit les fonctions cognitives : voilà de l’evidence-based toxicology ![6]

Tant que la consommation de cette drogue restera à ce niveau si élevé, d’autres études continueront de confirmer que le cannabis est une drogue incisive, une drogue dure, pour une fraction importante de la population. Dans ce contexte de clarification progressive du rôle toxique du cannabis sur la santé mentale, a quoi pourrait donc servir ce que d’aucuns ont appelé la « dépénalisation » ? Faut-il vider les postes de police voire les maisons d’arrêt pour remplir les hôpitaux psychiatriques ? Nous ne le souhaitons pas. Nous ne pouvons que répéter avec détermination que le cannabis est dangereux, le cannabis est une drogue dure.


[1]       Moreau de Tours J, Du hashish et de l’aliénation mentale, Paris, Fortin-Masson, 1845.

[2]       Talbott JA, Teague JW, Marihuanann Psychosis:  Acute Toxic Psychosis Associated With the Use of Cannabis Derivatives, JAMA. 1969; 10 (2): 299-302.

[3]       Tennant FS, CGroesbeck CJ, Psychiatric effects of hashish, Arch Gen Psychiatry, 1972 Jul ;27 (1): 133-6.

[4]       Andréasson S, Allebeck P, Engström A, Rydberg U, Cannabis and schizophrenia. A longitudinal study of Swedish conscripts. Lancet 1987 Dec 26; 2 (8574): 1483-6.

[5]       Zammit S, Allebeck P, Andreasson S, Lundberg I, Lewis G, Self reported cannabis use as a risk factor for schizophrenia in Swedish conscripts of 1969: historical cohort study, BMJ. 2002 Nov 23; 325 (7374): 1199.

[6]     Meier MH, Caspi A, Ambler A, Harrington H, Houts R, Keefe RS, McDonald K, Ward A, Poulton R, Moffitt TE, Persistent cannabis users show neuropsychological decline from childhood to midlife, Proc Natl Acad Sci USA, 2012 Oct 2; 109 (40): E2657-64.

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