Alcool : pourquoi les adolescents boivent toujours plus

Les chiffres sont alarmants. Un collégien français sur six et trois lycéens sur cinq reconnaissent avoir déjà été ivres, selon une étude publiée par le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH), de l’Institut de veille sanitaire, mardi 7 mai. L’alcool est, selon l’étude, la « substance psychoactive la plus précocement expérimentée à l’adolescence ». Alors que les Français, dans leur ensemble, déclarent boire de moins en moins d’alcool, francetv info relève trois facteurs qui n’incitent pas les ados à ralentir leur consommation.

1Un marketing agressif

Les alcooliers ont mis sur le marché, il y a une dizaine d’années, les coolers. Objectif de ces mélanges déjà préparés : séduire les jeunes, notamment les 17-18 ans, qui représentent un marché de 30 à 40 millions d’euros par mois. Pour y parvenir, explique en juin 2011 le magazine Sciences humaines, les industriels ont mis du sucre « pour masquer le goût de la forte dose d’alcool », et ont soigné l’habillage« avec leur fun packaging et leurs slogans chocs ». En 2011, une marque de cooler fait fort, avec un emballage à « éplucher », comme le notait ce blog spécialisé dans le graphisme.

Ce marketing offensif est facilité en France par l’autorisation, décrochée en 2009, de faire de la publicité pour les produits alcoolisés sur internet, comme le rapportait alors le site du magazine Stratégies. Or internet est largement privilégié par les plus jeunes, comme l’indiquait ce document du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie, datant de juin 2012.

Sans compter que de nombreuses marques placent des produits dans les clips d’artistes populaires. L’une d’elles vante, par exemple, sur ses emballages, le fait d’avoir une bouteille inspirée par Madonna. De son côté, une vodka ukrainienne apparaît dans un clip de Lady Gaga qui enregistre plus de 500 000 millions de vues sur YouTube :

Et ça marche. En faisant apparaître du cognac dans l’un de ses clips, le rappeur américain P. Diddy a réussi à en faire « le breuvage bling bling par excellence », expliquait en 2011Les Inrocks.

2Un âge propice aux débordements

Et si on ne pouvait pas dissocier le fait de se soûler de l’adolescence ? C’est l’avis du psychiatre et addictologue Philippe Batel. « L’ivresse est un phénomène classique à l’adolescence. On ne peut pas demander aux adolescents de ne pas faire d’expériences, ils sont là pour ça », a expliqué mardi sur RTL le chef du service du traitement ambulatoire des maladies addictives à l’hôpital Beaujon, à Clichy (Hauts-de-Seine). D’autant que, précise-t-il, un adolescent ne connaît pas encore ses limites, c’est-à-dire qu’il ne sait pas quelle quantité boire pour se faire plaisir, et celle au-delà de laquelle il va être malade.

Pour Patrice Huerre, psychiatre et psychanalyste spécialiste des adolescents, boire avec excès permet notamment au jeune de reprendre « un rôle actif dans une période de la vie, la période pubertère, où on est dans une position passive ». Il expliquait en 2011, lors d’une conférence à l’Ecole supérieure de l’éducation nationale : « On subit les changements de son corps sans les avoir choisis, et là, on choisit de dire : ‘Je suis maître de mon destin' ».

De son côté, le professeur Xavier Pommereau, pédopsychiatre au CHU de Bordeaux, estime que les jeunes ne vont sans doute pas réduire leur consommation d’alcool dans cette morosité ambiante. « Il faut arrêter de délivrer aux enfants systématiquement un discours négatif, de leur dire que la planète est foutue, que la crise économique les attend, tout en leur mettant la pression à l’école« , remarquait le médecin sur 20minutes.fr, en 2011. Et d’ajouter : « C’est ce qui explique qu’en fin de semaine, ils veuillent se lâcher. »

3Une culture de l’alcool

Difficile en France de ne pas être exposé à l’alcool depuis sa jeunesse : selon une étude(en anglais) de l’Organisation mondiale de la santé, le pays est le troisième plus important consommateur d’alcool au monde, derrière la Russie et la Grande-Bretagne. Les boissons alcoolisées « sont omniprésentes dans notre culture et leur usage est licite et valorisé autour d’un certain nombre de valeurs : convivialité, plaisir, fête, et d’autres plus discutables… qui entretiennent une incitation sociale à la consommation », écrivait en 2008 l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes). Alain Rigaud, l’addictologue auteur de l’article, ajoutait que « l’offre est importante, l’accès aisé et la consommation facile, si bien que la rencontre avec le produit est inéluctable ».

Un rayon de bouteilles de vin dans un supermarché de Bailleul (Nord), le 15 février 2012.
Un rayon de bouteilles de vin dans un supermarché de Bailleul (Nord), le 15 février 2012. (PHILIPPE HUGUEN / AFP)

En France, le vin fait partie intégrante de la culture. D’ailleurs, les premières expériences se font généralement dans le cadre familial. Des députés UMP ont même déposé, en décembre 2012, une proposition de loi afin de l’inscrire au patrimoine culturel et gastronomique protégé en France. Ce « n’est pas une boisson comme les autres puisqu’il est associé à notre culture judéo-chrétienne. L’un des marqueurs identitaires de la France a été le vin », relevait en 2004, le sociologue et spécialiste du vin Jean-Pierre Corbeau, dans un entretien au site spécialisé viti-net.com. Qui parlait de « boisson ‘totémique' »« On a la chance d’avoir une culture de l’ivresse », défend même le sociologue de l’alimentation Jean-Pierre Poulain dans un entretien à Libérationavant de faire les louanges de la culture du plaisir et du partage.

Mais le binge drinking, la consommation maximale d’alcool en un minimum de temps, échappe à cette analyse. Cette pratique accompagne le ralentissement constant des ventes de vin en France depuis les années 60 : elle se caractérise par la consommation d’alcools forts. Et la biture express, qui aboutit à des taux d’alcoolémie élevés, risque d’avoir des effets dévastateurs à long terme. Philippe Batel parle de « bombe à retardement ». Sa crainte : que ce mode de consommation altère le rapport des ados aux produits psychoactifs et ne les attire vers d’autres substances.

Reste que l’abus d’alcool sous toutes ses formes est dangereux pour la santé. L’Institut national de la santé et de la recherche médicale note que l’Organisation mondiale de la santé recommande de ne pas dépasser trois verres de boisson alcoolisée par jour pour les hommes et deux pour les femmes, et de réserver un jour par semaine sans alcool.

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