Le cannabis et les consommateurs ont changé

Il faut mettre l’accent sur la prévention des 15-24 ans.

Le cannabis en France, c’est 700 000 usagers quotidiens, 5 millions de Français qui en ont fumé au cours de l’année 2016 et 17 millions de personnes de 11 à 64 ans qui l’ont expérimenté au moins une fois dans leur vie. Selon l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT), non seulement le niveau d’usage actuel du cannabis en France continue d’être très élevé, mais surtout, il est en hausse chez les adolescents: près d’un jeune de 17 ans sur deux a déjà consommé du cannabis (47,8 %), contre quatre sur dix (41,5 %) en 2011. Et pour près d’un jeune sur dix (9,2 %), cette consommation atteint des niveaux de fréquence plus élevés qu’autrefois: au moins dix prises dans le mois (ils n’étaient que 6,5 % dans ce cas en 2011).

Pour le Pr Amine Benyamina, chef du service d’addictologie de l’hôpital Paul-Brousse, à Villejuif, président de la Fédération française d’addictologie et co-auteur de Comment l’alcool détruit la jeunesse: la responsabilité des lobbys et des politiques(Éd. Albin Michel), «les statistiques de l’OFDT mettent également au jour une tendance encore plus inquiétante: la polyconsommation des adolescents, avec la présence quasi automatique de l’alcool, du cannabis, du tabac et parfois des psychostimulants. Même si tous les jeunes ne sont pas concernés par cette polyconsommation, elle n’a rien d’anecdotique».

Le gramme de résine vendu dans les années 1970 n’a plus rien à voir avec celui d’aujourd’hui. La teneur en THC est passée de 2 % à 3 % par gramme d’herbe à 10 % à 15 % en moyenne aujourd’hui

Dr Jean-François Delot, addictologue au sein de l’équipe de liaison et de soins en addictologie (ELSA territoriale Finistère sud)

Avis partagé par le Dr Jean-François Delot, addictologue au sein de l’équipe de liaison et de soins en addictologie (ELSA territoriale Finistère sud) et responsable de l’unité de tabacologie, appartenant au pôle de santé publique nouvellement créé au Centre hospitalier de Quimper-Concarneau: «Même le gramme de résine vendu dans les années 1970 n’a plus rien à voir avec celui d’aujourd’hui. En effet, la teneur en THC (tétrahydrocannabinol, NDLR), la molécule responsable des principaux effets psychoactifs du cannabis, est passée de 2 % à 3 % par gramme d’herbe à 10 % à 15 % en moyenne aujourd’hui (30 % pour le gramme de résine de cannabis et même davantage dans l’huile de chanvre). De quoi rendre beaucoup plus rapide l’addiction au cannabis.» À l’inverse, dans le cannabis qui se retrouve sur le marché, la part du cannabidiol (CBD) – une autre substance naturellement présente – n’a cessé de diminuer. Or, ce déséquilibre entre CBD et THC est cause de problèmes car le CBD diminue les conséquences psychologiques négatives du THC comme la dépendance, l’anxiété ou les psychoses. Moins il y en a, plus le produit consommé est potentiellement dangereux.

Enfin, les motivations de ceux qui expérimentent le cannabis ont changé elles aussi: «Dans les années 1970, c’était surtout la curiosité intellectuelle qui poussait à expérimenter cette drogue», estime le Pr Benyamina. «Aujourd’hui, outre l’effet de mode, le cannabis est consommé pour faire comme les autres, parfois dans un but festif, mais aussi souvent pour gérer le stress, trouver le sommeil, parce que c’est facile d’en avoir (le trafic est très organisé), parce qu’on se sent seul, parce que c’est interdit, etc. Or, ce cannabis utilisé comme “béquille” est celui dont il est le plus difficile à se passer», remarque le Dr Delot.

Pour toutes ces raisons, la consommation des 15-24 ans est la plus problématique. Elle intervient en pleine maturation du cerveau, à un âge où les acquisitions scolaires sont importantes. Selon une récente étude à laquelle l’Inserm a participé, comparativement aux non- consommateurs de cannabis, les consommateurs précoces ont une probabilité plus élevée de ne pas dépasser le niveau du baccalauréat. Non pas tellement à cause du risque de «bad trip»: la prise unique à l’origine d’hallucinations acoustico-verbales avec modification de la perception du monde extérieur pouvant aller jusqu’à la crise de paranoïa existe, mais elle est heureusement assez rare.

«Fumé, le cannabis est aussi dangereux que le tabac pour la gorge et pour les poumons» Dr Delot

Hormis le risque bien réel d’accident du fait de la perte d’attention en cas de consommation ponctuelle, c’est donc surtout la consommation chronique qui pose problème. «Fumé, le cannabis est aussi dangereux que le tabac pour la gorge et pour les poumons», rappelle le Dr Delot. Il joue également sur l’immunité, la fertilité, l’érection, sur le risque de survenue d’un cancer de la vessie à un jeune âge et, enfin, sur le plan cérébral, il provoque des troubles de la mémoire avec une perte de motivation. Quant au risque de psychose, il est très médiatisé mais pas si fréquent. «Cependant, plus le contact avec les drogues survient à un jeune âge et plus le risque de développer un ou plusieurs de ces problèmes, augmente», insiste le Pr Benyamina.

C’est aussi pourquoi, lorsque des parents surprennent leur ado en train de fumer un joint, il est essentiel d’amorcer le dialogue. Mais les parents peuvent se tourner vers un professionnel, dans les consultations jeunes consommateurs (CJC).

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