Quel est l’intérêt sanitaire des salles de shoot ? par Jean-Pierre Olié

AVIS D’EXPERT-La réponse du professeur Jean-Pierre Olié, psychiatre à l’hôpital parisien Sainte-Anne et membre de l’Académie nationale de médecine.

Depuis un demi-siècle, notre pays a engagé une lutte à la fois sanitaire et répressive contre les toxicomanies et les trafics de drogue. Pourtant, le nombre de personnes dépendantes à l’héroïne n’a jamais diminué au-dessous du seuil de 300.000.

Pourtant, il est satisfaisant d’observer que la politique de réduction des risques mise en œuvre par un grand nombre de structures de soins aux toxicomanes a significativement limité les complications infectieuses et les accidents d’overdose. Aujourd’hui, moins de 2 % des nouvelles contaminations par le virus du sida concernent les toxicomanes, et elles sont essentiellement liées à des conduites sexuelles à risque. Au contraire, la contamination par le virus de l’hépatite C demeure fréquente, touchant plus d’un toxicomane sur deux, et les salles d’injection contrôlée ne réduiront pas cette contamination extrêmement précoce dans le parcours du toxicomane.

La volonté de compassion à l’égard des personnes se trouvant en situation de dépendance à une ou plusieurs substances psychoactives est partagée par tous. Les toxicomanes se trouvent dans une situation de maladie qui justifie de faire tout ce qu’il est possible pour les aider à en sortir. Pour autant, on ne peut ignorer la trop fréquente difficulté de ce type de malade à s’inscrire dans un programme de soins. Nous en avons une large expérience: dès les années 1970, l’hôpital Sainte-Anne et l’hôpital Fernand-Widal à Paris ont ouvert les premiers programmes de traitement par méthadone, substance opiacée ayant démontré son utilité pour accompagner le toxicomane vers une reprise de sa liberté par rapport à la drogue. Dans ces programmes, il ne s’agit pas d’une simple dispensation au comptoir de la drogue, mais bel et bien d’un suivi médical extrêmement rapproché avec une distribution quotidienne de la substance méthadone et surtout la mise en œuvre de mesures de soutien psychologique et social rendu nécessaire par la pathologie toxicomanie.

L’idée des «salles de shoot» actuellement avancée en France n’est pas récente. Il y a environ vingt ans, la Suisse a été la première à en créer pour que des usagers réguliers de drogues viennent s’injecter leur produit de manière plus hygiénique sous la supervision d’un personnel qualifié. Une dizaine d’autres pays ont suivi cet exemple. Mais leur situation n’est en rien comparable avec celle de la France, dans la mesure où notre pays dispose déjà d’un grand nombre de centres de soins aux toxicomanes, ce qui n’est pas le cas dans les pays qui se sont résignés à ouvrir des salles de shoot. Or, l’expérience acquise dans ces 10 pays n’indique ni augmentation ni diminution des toxicomanies, mais très peu de sujets ont réussi à s’inscrire dans un programme de soins à partir d’un accueil dans une salle de shoot. Le résultat le plus manifeste paraît être une diminution des accidents infectieux locaux sous forme d’abcès. Par ailleurs, il convient de rappeler qu’avec près de 150.000 personnes bénéficiant aujourd’hui d’un traitement de substitution (méthadone ou buprénorphine), la France se place en tête au niveau de cette offre.

Aucune garantie d’asepsie

Les vrais risques des salles de shoot sont en premier lieu liés aux capacités «créatives» du marché, en particulier via Internet. Le risque est d’accompagner des injections encore plus néfastes que ce que l’on connaît aujourd’hui. La compassion à l’égard des toxicomanes ne saurait nous dispenser de veiller aux règles de prudence inhérentes à tout acte d’injection. Or, l’examen macroscopique de la substance avec laquelle viendraient les toxicomanes ne permettra pas de connaître la nature du ou des produits injectés. On peut d’autant plus s’inquiéter de la situation extrême d’approximation dans laquelle se trouveraient des professionnels impliqués dans ce type d’accompagnement. Il est tout aussi évident que ces substances venues de la rue n’apporteront aucune garantie d’asepsie. Ces deux éléments sont suffisants pour heurter la déontologie des professionnels sanitaires. Les autorités suisses l’ont bien compris, en faisant évoluer les salles de consommation contrôlée en salles de distribution d’héroïne médicalisée, à la condition que le toxicomane s’inscrive dans un programme de soins de sa toxicomanie. Rappelons que c’est ce qui se pratique en France depuis un demi-siècle dans les centres méthadone…

En médecine, la notion d’expérimentation suppose un protocole préalable strict et pertinent. Cette évaluation doit en outre se faire de manière suffisamment indépendante pour que, volontairement ou involontairement, les professionnels n’influencent pas la lecture des résultats, surtout dans une situation aussi inédite que l’ouverture de lieux dérogatoires par rapport à la loi puisque accompagnant la consommation de substances illicites.

Les risques idéologiques sont trop évidents pour se dispenser d’une rigueur méthodologique. Les questions de responsabilités inhérentes à l’exercice d’une profession sanitaire au sein d’une salle de shoot ne doivent pas être méconnues. Qu’adviendra-t-il en cas d’accident sanitaire ou de trouble du comportement pour un sujet ayant été ainsi «accompagné»? Le débat ouvert par les responsables politiques répond à des objectifs davantage sociaux que médicaux: rétablir l’ordre public dans certains espaces trop occupés, dit-on, par les toxicomanes. Les psychiatres savent bien la divergence de vues qui peut exister entre de légitimes objectifs d’ordre public et d’aussi légitimes objectifs sanitaires.

La médecine se doit de traiter et non point d’entretenir les addictions

Une fois encore, tout malade a droit à la compassion que nécessite son état et les toxicomanes sont des malades. Mais il importe de ne pas perdre de vue que tout malade a droit à des modalités de soins respectant les règles sanitaires élémentaires, éthiques et juridiques: rien ne justifie de ne pas accorder ce droit aux toxicomanes. Mais la médecine se doit de traiter et non point d’entretenir les addictions.

Les résultats des expériences de salles d’auto-injection dans d’autres pays que le nôtre ne permettent pas de porter des conclusions médicales positives. S’il est vrai qu’en France, des salles d’injection contrôlée devraient accueillir des toxicomanes depuis longtemps pris dans le piège de la toxicomanie, il faut savoir que ces salles ne réduiront ni la contamination du sida, ni la contamination du virus de l’hépatite C. De surcroît, comment croire qu’elles apporteront ici ce qu’elles n’apportent pas ailleurs: la possibilité d’inscription du toxicomane dans un programme de soin?

Pour conclure, nous pouvons attester de l’efficacité de la main tendue vers les populations toxicomanes. Ainsi, l’association Ligne de Vie mise en place par Michel Platini, qui a le soutien de la Mairie de Paris depuis plus de vingt ans, démontre les possibilités de réinsertion des personnes atteintes de toxicomanie, y compris dans les formes les plus graves. Au cours de l’année 2013, plus de 100 toxicomanes suivis par cette association et ayant adhéré à un programme de soins trouveront un emploi à la Mairie de Paris. Un résultat qui illustre l’importance d’actions médicalement cohérentes pour traiter les toxicomanies. C’est pourquoi il faut que nos responsables politiques sachent, dans l’hypothèse où ils décideraient hélas d’ouvrir des salles d’injection contrôlée, qu’ils ne pourront pas se dispenser pour autant d’un soutien aux associations de bénévoles et des autres nombreuses structures de soins qui luttent contre les toxicomanies et qui, dans l’intérêt des toxicomanes, restent en recherche de moyens supplémentaires.

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