La montée en puissance des nouvelles drogues de synthèse inquiète l’Europe

Paris, France — Pour l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT), le problème de la drogue est « de plus en plus complexe ». En effet, la relative stabilité de la situation concernant les drogues « classiques » masque une réalité bien moins réjouissante : la diffusion de nouvelles drogues de synthèse est en plein développement. L’arrivée de nouvelles substances psychoactives, dites « legal highs », et leur mode de diffusion via Internet, rend leur surveillance très ardue. Et si les drogues bien « implantées » marquent le pas, « certains signes montrent que l’ecstasy et le cannabis vendus dans la rue sont de plus en plus fortement dosés » s’inquiète la Commissaire européenne aux affaires intérieures,Cecilia Malmström. En outre, le rapport met en avant des disparités concernant les pratiques et la dangerosité des drogues entre les différents pays étudiés [1,2].

Nouvelles substances psychoactives : l’Europe prise de vitesse

Premier constat : la rapidité avec laquelle les nouvelles substances psychoactives (NPS ou « nouvelles drogues ») arrivent sur le marché en Europe ne décroît pas et prend de vitesse les systèmes d’alertes précoces de l’Union Européenne. Le rapport de l’OEDT évoque « une pression croissante, due au volume et à la diversité des substances apparaissant sur le marché » et pour cause : en 2013, 81 nouvelles drogues ont été signalées pour la première fois, et près de 250 nouvelles substances ont été identifiées au cours des 4 dernières années.

Ces nouvelles substances psychoactives non réglementées par le droit international peuvent être produites dans des laboratoires clandestins en Europe mais proviennent le plus souvent de Chine et d’Inde sous forme de poudre. Elles sont ensuite transformées, emballées et vendues sur le marché en Europe en tant que « legal highs » (euphorisants légaux). Ces produits sont vendus pour remplacer les drogues qu’ils sont destinés à imiter (mais pourraient s’avérer encore plus nocifs que celles-ci), à savoir le LSD (hallucinogène), la morphine (opiacé), la cocaïne (stimulant) et la kétamine (un médicament aux propriétés analgésiques et anesthésiques). Difficulté supplémentaire pour les instances européennes, ces substances apparaissent « sous la forme de poudres apparemment inoffensives, conditionnées dans des emballages de petite taille, faciles à transporter, qui peuvent contenir en réalité des milliers de doses individuelles ».

Parmi ces nouvelles substances de synthèse, se trouvent des cannabinoïdes mais aussi des dérivés de la cathinone (stimulants) dont la méphédrone (soumise à des mesures de contrôle dans l’UE depuis 2010), la MDPV (dont le risque a été évalué en avril 2014) et la pentédrone.

Les modes de prise évoluent elles aussi. Sniffées lorsqu’elles se présentent sous forme de poudre ou avalées sous forme de comprimés, les cathinones de synthèse sont aussi désormais prises par injection.

Cette pratique n’est pas répandue partout en Europe, mais elle tend à se généraliser dans certains pays, comme la Hongrie et la Roumanie où une étude des programmes d’échange de seringues, menée à l’échelle nationale, a révélé qu’en 2012, les cathinones étaient la principale drogue injectée pour 36 % des usagers.

Autre nouveauté : l’injection de cocktails de drogues illicites (par exemple des cathinones mélangées à de la méthamphétamine) lors de « rencontres sexuelles chimiques » (chem sex parties). Cette nouvelle pratique, associée à des conduites sexuelles à risque, a été observée dans certaines grandes villes et dans certaines populations homosexuelles.

Cannabis : des teneurs plus fortes en THC

« L’Europe est de longue date l’un des principaux marchés au monde pour la consommation de cannabis » et c’est aussi « la drogue qui polarise le plus l’opinion publique ». Selon les estimations, la consommation d’herbe de cannabis (« marijuana ») serait en passe de dominer celle de résine (« haschisch ») et la production serait de plus en plus « locale » – les plantations de cannabis découvertes en Europe se multiplient.

Les préoccupations des autorités portent sur la concentration en THC (le principe actif du cannabis), « la teneur en principe actif des deux formes de cannabis augmente depuis 2006, des augmentations particulièrement importantes de cette teneur ont été observées pour la résine entre 2011 et 2012 ».

Héroïne : remplacée par d’autres substances, telles que les opiacés de synthèse

En ce qui concerne l’héroïne, les données les plus récentes sur les demandes de traitement et les saisies en Europe font état d’une tendance à la baisse concernant la consommation et la disponibilité de cette drogue. D’ailleurs, le nombre de consommateurs entrant en sevrage pour la première fois a chuté, de même que le nombre de saisies. Le souci, c’est le remplacement de l’héroïne par d’autres substances, telles que les opiacés de synthèse. « Produits de manière illégale ou détournés de sources médicales, ces derniers comprennent des fentanyls extrêmement puissants et des substances utilisées dans les traitements de substitution aux opiacés (TSO) (par ex. méthadone, buprénorphine haut dosage). En 2012, 17 pays ont indiqué que pour plus de 10 % des personnes prises en charge pour la première fois concernant un problème lié à leur consommation d’opiacés, le produit en cause n’était pas de l’héroïne » précise le communiqué.

Stimulants : cocaïne stable ou en baisse, mais inquiétudes concernant la méthamphétamine et laMDMA

A l’image des autres drogues « classiques », la cocaïne serait moins consommée en Europe : 11 des 12 pays ayant réalisé une enquête entre 2011 et 2013 signalent une chute de la prévalence parmi les jeunes adultes âgés de 15 à 34 ans. Néanmoins, la disponibilité et la consommation de méthamphétamine suscitent des inquiétudes. Historiquement basse en Europe et principalement limitée à la République tchèqueet à la Slovaquie, elle semble à présent s’étendre (par exemple en Allemagne). Des signalements inquiétants en provenance du sud-est de l’Europe (Grèce, Chypre, Turquie) font état d’un « problème limité mais émergent, qui risque de s’étendre dans les populations vulnérables ».

Autre source d’inquiétudes : la réémergence de poudres et pilules d’ecstasy fortement dosées en MDMA (principe actif de l’ecstasy) qui ont conduit l’office de police criminelle intergouvernemental Europol et l’Observatoire européen des drogues à publier une mise en garde commune.

Baisse globale des décès mais de fortes disparités nationales

Au chapitre des bonnes nouvelles, l’OEDT note une baisse globale des décès liés à la consommation de drogues. Au total, environ 6 100 décès par surdose, principalement liés aux opiacés, ont été signalés en Europe en 2012, contre 6 500 cas enregistrés en 2011 et 7 100 cas rapportés en 2009. Pour l’Observatoire, ces progrès sont à mettre pour partie sur le compte de l’intensification des traitements et de la politique de réduction des risques (par ex. les traitements de substitution aux opiacés). Mais là encore, l’apparente bonne nouvelle (tout du moins encourageante) à l’échelle européenne ne doit pas masquer les fortes disparités nationales. Si le taux moyen de mortalité due à des surdoses en Europe est estimé à 17 décès par million d’habitants âgés de 15 à 64 ans, des taux supérieurs à 50 décès par million d’habitants ont été signalés dans cinq pays. Les taux les plus élevés sont observés dans l’Europe du nord, l’Estonie (191 décès par million) en tête, suivie par la Norvège (76 décès par million), l’ Irlande (70 décès par million), laSuède (63 décès par million) et la Finlande (58 décès par million).

 

Internet et la drogue : le meilleur et le pireAvec Internet, tout devient possible : se faire livrer de la drogue comme on commande une paire de chaussures (ou presque) et se faire aider dans son sevrage.

Côté sombre : le réseau prend une part de plus en plus importante dans la structuration du marché des nouvelles substances psychoactives. En 2013, l’Observatoire européena identifié quelque 650 sites web commercialisant ces substances à destination des Européens. Mais c’est sans compter le « darknet », la face cachée du web. Ces réseaux clandestins en ligne (permettant, en théorie, la communication anonyme et l’absence de traçabilité et auxquels on accède par des routeurs spécifiques type TOR) font la joie des cyberdealers et constituent un défi en matière de répression pour les (cyber)douaniers [3].

Côté clair : Internet est aujourd’hui reconnu comme un moyen permettant de proposer des programmes d’éducation, de prévention et de traitement en rapport avec la consommation de drogues et d’alcool. L’IBDT (pour Inter-based drug treatment ) se fonde sur une série de techniques psychosociales éprouvées et les intègre dans un nouveau mécanisme d’offre basé sur Internet. « Bien que la protection des données et l’anonymat soient d’importants points de préoccupation, ce type d’aide offre certains avantages. Il permet notamment de couvrir une plus grande zone géographique, offre un accès aux usagers que les services spécialisés ne pourraient pas atteindre autrement et garantit une assistance plus immédiate (pas de temps d’attente). Par leur développement, les programmes IBDT peuvent constituer un complément utile aux services traditionnels de traitement, offrant de nouveaux moyens de s’engager auprès des usagers de drogues qui ont besoin d’aide » nous apprend l’OEDT.

SOURCE

 

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