National Geographic : Un Editeur en chef surement très occupé….

Suite à un long article de National Geographic consacré au cannabis, annoncé en première page :
« Marijuana- un super-médicament ? L’enquête scientifique inédite »

une lettre du 15 Juin 2015 du Pr Costentin, SANS RÉPONSE le 15 Septembre ….

à  Monsieur M. Trautmann  Editeur en chef de «  National Geographic »

Monsieur

Etant un des experts nationaux en matière de toxicomanies et, parmi celles-ci, un spécialiste du cannabis, votre revue du mois de juin 2015 devait inévitablement arriver sur mon bureau. J’y ai porté alors une grande attention et je viens vous restituer ici certains éléments de mon appréciation.

J’ai déploré que ce sujet soit traité au cœur de la campagne qui se poursuit, visant à dépénaliser l’usage du cannabis, préalable à sa légalisation, à des fins dites « récréatives » ; préalable elle-même à la revendication exprimée par certains d’une légalisation de toutes les drogues.

La stratégie du « cannabis thérapeutique » / « cannabis médicament », qui s’apparente à celle du cheval de Troie, vise à parer le cannabis/THC d’atours thérapeutiques, pour le faire entrer dans la cité, la tête haute, sous les acclamations de la foule reconnaissante. Ce subterfuge ne date pas d’hier, il renait régulièrement ; il le fait avec force ces derniers temps, épaulé par un faux pas du ministère de la santé, cédant à des lobbies très actifs. Ministère resté sourd aux mises en garde exprimées par l’académie nationale de Médecine, ainsi qu’à celle de Pharmacie, qui réunissent en leur sein les meilleurs spécialistes nationaux de ce sujet. L’académie de Médecine s’est exprimée récemment par un communiqué qui s’intitulait, sans équivoque : « Le cannabis, un faux médicament, une vraie drogue ».

L’exposé qu’a fait votre revue sur l’état des connaissances à cet égard, est très largement aux antipodes des analyses des spécialistes de ce sujet. Cela me parait de nature à égarer vos lecteurs, et à pouvoir être interprété comme une démarche militante sur un sujet trop important au regard de la santé publique, pour être abordé de la sorte.

Je me suis appliqué, dans le document ci-dessous, à rassembler, de façon synoptique, les principaux arguments contestant ces conclusions hâtives et très peu ou mal fondées. Il me parait très important que vos lecteurs, intellectuellement favorisés, attirés par les sujets importants que vous traitez et par une iconographie remarquable, puissent en bénéficier, afin d’alimenter leur réflexion, en contribuant à leur information.

En vous remerciant par avance de l’attention que vous voudrez bien porter à la présente, et à la suite que vous voudrez bien lui donner, je vous exprime, Monsieur, l’expression de mes meilleures salutations

Professeur Jean Costentin

Dr. Méd., Pharm., Dr. ès Sci.

Professeur émérite de la faculté de Médecine & Pharmacie de Rouen

Membre des Académies nationales de Médecine et de Pharmacie

Président du C.N.P.E.R.T. (Centre National de Prévention d’Etudes  et de Recherche sur les Toxicomanies)

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Pourquoi le cannabis, tout comme son principal constituant psychotrope, le tétrahydrocannabinol, ne peuvent prétendre, d’un point de vue pharmacologique, à la dignité de médicament

 

L’imprudente et hâtive décision ministérielle de légaliser par un arrêté le cannabis thérapeutique et, aussitôt ou presque, d’autoriser la mise sur le marché d’un mélange de THC et de cannabinol (Sativex®), sont en rupture complète avec la plupart des principes et critères qui fondent la dignité de médicament. On est troublé par l’éclatement de cette bulle au cœur d’une campagne menée par divers lobbies qui militent pour la dépénalisation et même la légalisation du cannabis à des fins récréatives, proposant même la légalisation de toutes les autres drogues.

Nous allons évoquer ici les aspects pharmaco-thérapeutiques du cannabis, sous une forme condensée, énumérative, afin de présenter les principaux arguments qui s’inscrivent, en l’état des connaissances actuelles, contre l’usage du cannabis ou de son THC comme médicaments.

  • Le décret ministériel, paru au J.O. de la république française, « autorise l’usage du cannabis et de ses dérivés » ; il a dû être rédigé par un administratif pressé, ignorant qu’une plante, le cannabis, n’a pas de dérivés. ll voulait sans doute parler de constituants, tel le THC ou le cannabidiol….
  • Il n’est, depuis plus de trente ans, plus jamais fait usage en thérapeutique, de cigarettes médicamenteuses ; sachant les méfaits, pour l’appareil broncho-respiratoire, de tout ce qui se fume
  • Le cannabis fumé produit 6 à 8 fois plus de goudrons cancérigènes que la combustion du tabac. La combustion du cannabis (marijuana) ou de sa résine (haschisch ou shit) s’opère à une température de 200°C supérieure à celle du tabac, poussant ainsi plus loin la décomposition thermique (pyrolyse) et formant davantage de goudrons.
  • Cette température de combustion,plus élevée, génère au moins cinq fois plus d’oxyde de carbone (CO) ; ce gaz toxique qui se fixe à l’hémoglobine du sang ; ce qui diminue sa capacité de transport de l’oxygène, depuis les poumons qui le captent, jusqu’aux tissus (muscles en particulier) qui le consomment.
  • La toxicité du THC, le constituant principal du cannabis, est manifeste pour le corps : Accélération du rythme cardiaque ; vasodilatation dans certains territoires ; déclenchement d’artérites des membres inférieurs, pouvant survenir chez le sujet jeune (donc beaucoup plus précoces que celles induites par le tabac) ; dans la même registre, et avec la même précocité, induction d’accidents vasculaires cérébraux….
  • Le THC perturbe la croissance ; à 20 ans, la taille serait en moyenne de 10 cm et le poids de 4 Kg inférieurs à ce qui est constaté chez les adolescents qui n’ont pas fumé de cannabis.
  • Le THC se concentre dans les testicules, réduisant la sécrétion de l’hormone mâle, la testostérone, ce qui détermine au long cours, une baisse de la libido, un certain degré de régression des caractères sexuels masculins, ainsi qu’une diminution des spermatozoïdes dans le liquide séminale. De plus, le cannabis est incriminé dans la survenue d’une variété agressive de cancer du testicule (le germinome non séminome).
  • Le cannabis fait mauvais ménage avec la grossesse ; trois femmes sur quatre qui le consomment sont incapables alors de s’en abstenir. Cela abrège la durée de la gestation et fait naitre des bébés plus hypotrophes que ne le ferait la seule prématurité. Le risque de mort subite inexpliquée est plus important chez ces bébés cannabis, leur développement psycho-moteur est retardé durant toute l’enfance ; la fréquence de développement d’une hyperactivité avec déficit de l’attention est accrue, tout comme l’incidence ces toxicomanies à l’adolescence.
  • Le THC est dépresseur de l’immunité ; il diminue la résistance que l’individu peut opposer aux agresseurs microbiens.

 

Les méfaits du cannabis, en particulier par son THC, sont encore plus importants et graves, au niveau cérébral :

  • Le THC induit une addiction (ou pharmacodépendance), qui concerne près de 20% de ceux qui l’ont expérimenté (en France : 1.600.000 usagers réguliers ; dont 650.000 usagers quotidiens et multi quotidiens.
  • Le THC persiste dans le cerveau et les lipides de l’organisme durant des jours et même des semaines, ainsi ses effets sont très persistants.
  • Il perturbe l’éveil, l’attention, la mémoire à court terme (sans laquelle ne peut se former une mémoire à long terme) ; ce qui est à l’origine de graves perturbations cognitives et éducatives.
  • Il produit une ivresse, assez comparables à celle due à l’alcool, avec lequel il conduit à une potentialisation mutuelle ; ainsi, la rencontre du cannabis et de l’alcool multiplie par 14 le risque d’avoir un accident mortel de la route.
  • Il induit des troubles délirants et hallucinatoires, tels ceux vécus au cours de la folie (schizophrénie).
  • Il est à l’origine, en aigue, de possibles crises d’angoisse, mais plus souvent d’un effet anxiolytique incitant l’anxieux à en user et bientôt à en abuser, développant une tolérance, qui fait réapparaître alors une anxiété plus intense qu’elle n’était primitivement.
  • Le THC est perçu lors des premiers usages par un sujet dépressif comme anti dépresseur, ce qui l’incite à en user, puis à en abuser, jusqu’à ce que l’effet disparaisse et fasse réapparaître une dépression intense, avec en embuscade son risque suicidaire.
  • Au rythme où les effets du THC s’atténuent le cannabinophile y ajoute souvent d’autres drogues ; instaurant une poly toxicomanie
  • Le THC peut déclencher une psychose cannabique, qui ne régresse que sous un traitement antipsychotique ; elle ne réapparaîtra pas si le sujet ne consomme plus jamais de cannabis

10  Le THC peut décompenser une vulnérabilité à la schizophrénie, et ainsi déclencher cette  affection grave, dont on ne guérit jamais.

Ces méfaits principaux et souvent graves étant évoqués, considérons maintenant les effets pharmacologiques induits par le THC, que certains voudraient recruter à des fins thérapeutiques.

Ces effets sont multiples, en raison du grand nombre de récepteurs cérébraux sur lesquels agit le THC (les récepteurs CB1 = cannabinoïdes de type 1) et de leur caractère ubiquistes (présents dans toutes les structures cérébrales), de là des effets multiples, sans préjuger de leur intensité. Citons pêle-mêle : des effets sédatifs, tranquillisants, analgésiques, myorelaxants, de diminution de la pression intra-oculaire (en cas de glaucome), des effets amnésiants, de diminution du seuil épileptogène, d’augmentation de l’appétit (orexigène) ; de diminution des vomissements (anti-émétique), d’induction de troubles de l’équilibre et de la coordination des mouvements…

Depuis Claude Bernard, à la suite de son maitre François Magendie (i.e. depuis plus d’un siècle), la thérapeutique répugne à administrer des soupes végétales associant dans des proportions non définies des principes actifs divers et variés qui peuvent s’épauler ou se contredire. Alors exit le cannabis.

La multiplicité des effets développés par le seul THC s’inscrit contre la notion de médicament. Un médicament doit développer un effet principal, majeur, éventuellement un ou deux effets latéraux que l’on peut parfois mettre à profit, mais surtout pas plus. Avec le THC on redécouvre la panacée, la thériaque ; c’est un retour de plus d’un siècle en arrière. Si on sollicite par exemple une analgésie, non seulement on n’a pas besoin, mais on va être gêné par beaucoup des autres effets servis simultanément, « en prime » ; tels une ivresse, un appétit aiguisé, un état de sédation, des troubles de la coordination motrice, des troubles délirants, des hallucinations, une dépendance rendant bientôt cette utilisation indispensable pour échapper au mal être de la privation ….autant d’effets qui, bien plus que latéraux, pourront être manifestement adverses.

Les effets que l’on voudrait solliciter sont, individuellement, d’une intensité qui n’a rien d’exceptionnelle, alors que l’on dispose, pour chacun des effets que développe le THC, d’authentiques médicaments, ayant une efficacité  souvent meilleure, et surtout une bonne spécificité d’action. Par exemple, pour traiter le glaucome on dispose d’au moins 6 classes de médicaments différents d’efficacité avérée. Pour agir sur les vomissements, on trouve dans la famille des sétrons, des molécules beaucoup plus actives que le THC.

Ce qui qualifie avant tout un médicament, au point d’être consubstantiel à cette qualité, c’est le rapport bénéfices/risques. Quels bénéfices peut-on espérer que le patient en retirera et quels risques encourra-t-il à utiliser ce médicament. Ce rapport est spécialement mauvais pour le THC. On a fait disparaître récemment du marché une benzodiazépine myorelaxante, très efficace, pour bien moins de motifs d’incrimination.

Nous devrions considérer aussi le devenir du THC dans l’organisme, dans ses interactions avec différents médicaments et surtout au travers de son exceptionnelle persistance, avec une imprévisible durée d’action.

Tout cela étant considéré, on peut affirmer aujourd’hui que le cannabis, en tant que tel, ainsi que son constituant psychotrope essentiel, le THC, qui est le substrat de tous les appétits, ne devraient pas être adoubés en tant que médicament, dans les indications proposées ou anticipées.

Le chercheur pharmacologue soussigné, n’exclue évidemment pas que l’on puisse découvrir un jour, parmi les dizaines de cannabinoïdes que recèle le chanvre indien, un ou plusieurs d’entre eux, qui puissent développer d’intéressantes propriétés pharmacologiques, sans effets adverses manifestes. Le cannabidiol, substance non psychotrope, pourrait être un candidat sérieux ; cependant, en l’absence d’informations robustes, cette assertion est tout à fait prématurée.

 

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