Drogue en milieu rural, extension du domaine de la lutte

Jean-Pierre Pujol, membre du Centre National de Prévention, Etudes et Recherches sur les Toxicomanies, (CNPERT) souhaite alerter les citoyens et les pouvoirs publics en cette période de campagne municipale afin que de nouveaux dispositifs soient mis en place pour faire face au trafic et à l’usage de drogues qui gagne de façon inexorable l’ensemble des territoires ruraux.

Lundi 22 janvier 2018: La Police judiciaire de Meaux a saisi 2,3 tonnes de résine de cannabis et 29,5 kg d’herbe dans une ferme de l’Essonne.

Le temps est loin où l’usage de drogues était l’apanage de quelques intellectuels et artistes des milieux mondains privilégiés. Aujourd’hui, le fléau atteint toutes les couches de la société et frappe même l’artisanat et la pêche professionnelle. En outre, le trafic et l’usage de stupéfiants ne se limitent plus aux grandes agglomérations mais s’étend dans tous nos territoires ruraux, jusqu’aux villages les plus isolés.

Déjà étudié en 2007 par le dispositif Trend (Tendances récentes et nouvelles drogues) de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) ce phénomène ne cesse de s’accroître de manière inquiétante. La désindustrialisation et le chômage ont entraîné la migration de populations précarisées vers les espaces ruraux et périurbains, à la recherche de meilleures conditions de vie et de logements plus accessibles.

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Parmi ces populations, on trouve des consommateurs occasionnels ou réguliers de stupéfiants. Le démantèlement de squats et le « nettoyage » des centres-villes opérés par certaines municipalités contribuent également au déplacement d’usagers de stupéfiants.

Enfin, certains jeunes veulent échapper aux contraintes de la société de consommation et recherchent un cadre de vie plus tranquille, où ils pensent trouver plus facilement du travail. Les zones périurbaines offrent un espace commode pour accueillir les activités festives (clubs, discothèques, festivals techno, etc.) attirant également de jeunes consommateurs de drogues facilement accessibles dans ce cadre.

Mais l’usage de stupéfiants en milieu rural ne se limite pas à un problème engendré par la précarité présente dans les grandes agglomérations. On observe aussi un usage « autochtone », notamment dans les communes isolées, subissant des situations économiques et sociales difficiles.

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Tous les produits offerts dans les villes se retrouvent en milieu rural, cannabis, cocaïne, héroïne, crack, LSD, MDMA-ecstasy, substituts de l’héroïne, opiacés, etc.… L’initiation se fait toujours autour de l’association alcool-tabac-cannabis, et fait place souvent à des drogues plus dures.

Le triptyque « prévention, répression, traitement » présente pourtant des différences par rapport au contexte urbain. En premier lieu, les populations concernées sont difficiles à identifier car elles échappent souvent aux dispositifs de prise en charge sociale et médicale.

À la campagne tout le monde se connaît, il n’y a pas d’anonymat et la crainte est grande d’être stigmatisé. Pour préserver l’image de leur commune, les maires ont souvent tendance à dissimuler ou à minimiser les problèmes de toxicomanie.

En milieu rural, la gendarmerie nationale est en première ligne et s’efforce de réprimer mais intervient également de façon préventive en milieu scolaire. Mais la tâche n’est cependant pas facile car il existe en milieu rural des micro-réseaux (réseaux « fourmis »), souvent des groupes d’amis qui s’approvisionnent dans les pays proches, comme les Pays-Bas.

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Ces consommateurs-vendeurs sont souvent difficilement identifiables. Le volet répressif n’est cependant pas la solution globale à ce fléau envahissant. Déjà sursaturées, les prisons françaises ne peuvent pas accueillir tous les trafiquants. De plus, l’incarcération ne répond évidemment pas à toutes les situations.

Par ailleurs, le milieu rural ne favorise pas l’accès aux dispositifs sociaux et médicaux compétents pour prendre en charge les patients que sont les consommateurs de drogues. Le médecin et le pharmacien « du coin » n’ont souvent pas été formés en addictologie, ce qui leur permettrait d’orienter rapidement le malade vers les structures spécialisées de la ville la plus proche, comme les Caarud (Centre accueil et accompagnement réduction risques pour usagers de drogues) ou les Csapa (Centre de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie).

Nous devons faire face à cette toile d’araignée qui s’étend inexorablement sur tous nos territoires ruraux et constitue un grave problème de santé publique, en particulier chez les jeunes Français. Ne cédons pas au pessimisme ambiant en considérant qu’il est trop tard, que le combat est déjà perdu.

Au centre des mesures indispensables que nos pouvoirs publics doivent prendre au plus vite, il faut intégrer dans le cursus scolaire, et ce dès l’école primaire, un programme d’information et de prévention sur la toxicomanie. De même, il semble important de former et d’accompagner les acteurs locaux dans tous les champs concernés (sanitaire, sécuritaire, scolaire) pour qu’ils puissent apporter des réponses pragmatiques et bienveillantes, en dehors de toute considération idéologique. On ne peut reporter plus longtemps les solutions à ce défi sanitaire.

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Pour cela, il est indispensable qu’un consensus s’instaure enfin entre le gouvernement et les élus locaux. La campagne pour les élections municipales doit offrir l’occasion pour chaque citoyen de faire pression sur les pouvoirs publics, à commencer par le premier magistrat de la commune.

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