Le cannabis s’en prend aussi aux enfants de ceux qui le consomment.

Pr. Jean Costentin

La consommation d’un cannabis, six fois plus fortement dosé en THC
(tétrahydrocannabinol) qu’autrefois, place notre pays au tout premier rang européen :
Malgré sa prohibition, 1.500.000 individus des deux sexes s’y adonnent, à l’âge où ils
peuvent procréer.

Quel(s) inconvénient(s) pourrai(en)t avoir le fait qu’ils procréent ?
Quand survient une grossesse, la gestante peut-elle poursuivre sa consommation de
cannabis?
Près de 3 femmes sur 4 qui fument tabac et cannabis, sont incapables d’arrêter
quand elles deviennent enceintes.

L’Etat du Colorado a légalisé le cannabis, d’abord à des fins «médicales », puis
récréatives ; le nombre de ses consommateurs s’est évidemment accru. Le nombre de
gestantes de moins de 24 ans qui en consomment s’est lui aussi accru, passant de 12 à 22%. Simultanément les effets tératogènes ont augmenté de 5 à 37 fois plus (selon les anomalies observées) que l’accroissement des naissances.

Une gestation sous cannabis conduit souvent à une prématurité ; avec des bébés
de poids inférieurs à ceux dont la prématurité relève d’une autre cause. Ces bébés ont un risque accru : de mort subite; de retard de développement psycho-moteur; de
développement d’une hyperactivité avec déficit de l’attention ; de vulnérabilité aux
toxicomanies dès l’adolescence.

Concentrons-nous sur ce dernier point.
Un enfant né d’une mère ou d’un couple consommant du cannabis (auquel
s’ajoute souvent d’autres drogues…), à défaut d’exemplarité parentale, d’éducation
préventive avec par surcroît un accès facile aux drogues, présente à l’adolescence une
plus grande vulnérabilité aux toxicomanies. A ces explications s’en ajoute une autre, liée aux effets épigénétiques* du THC.

Des fœtus de 200 jours environ, issus de femmes, consommant du cannabis,
présentent au niveau cérébral, dans leur noyau accumbens, une raréfaction des
récepteurs dopaminergiques D 2, qui n’est pas observé quand la mère est abstinente. C’est la stimulation de ces récepteurs D 2 du noyau accumbens, par la dopamine (un
neuromédiateur), qui fait percevoir la sensation de plaisir. Cette situation a été
reproduite chez des rattes qui ont reçu du THC pendant toute leur gestation.

Chez les animaux de première génération (F1), n’ayant que quelques jours ou devenus adultes, s’observait une raréfaction des récepteurs D 2 et, à l’âge adulte, une plus vive appétence pour la morphine, que les rats dont la mère n’avait pas reçu de THC pendant la gestation.
L’analyse de leur  «épigénome » a montré que le THC rendait la chromatine plus
compacte et qu’ainsi l’ADN codant le récepteur D 2 devenait moins accessible à la
machinerie qui copie le plan de l’ADN (en un ARNm), pour permettre l’élaboration du
récepteur D 2 .

La raréfaction des récepteurs D 2 se manifeste, à l’adolescence, par une anhédonie (perte de la sensation de plaisir). Si sa victime utilise une drogue, n’importe laquelle (car toutes intensifient la transmission dopaminergique dans le noyau
accumbens) il corrige son anhédonie, en stimulant plus intensément ses récepteurs D 2
moins nombreux. De là naît une vive appétence pour cette drogue, incitant à en réitérer
la consommation.

L’exposition au THC d’un homme ou d’un rat modifie ses spermatozoïdes
(méthylation de leur ADN) ; avec des conséquences pour leurs descendants (F1).
Des rats, mâles et femelles, recevant du THC, depuis leur adolescence jusqu’à une
quinzaine de jours avant de se reproduire (pour une complète élimination du THC
quand ils s’accouplent) donnent naissance à des rats dont l’appétence pour l’héroïne
est plus intense que celle des individus issus de parents n’ayant pas reçu de THC.

Outre une raréfaction des récepteurs D 2 du noyau accumbens, ils présentent une réduction des récepteurs du glutamate (du type NMDA), qui sont également impliqués dans les mécanismes d’addiction.
L’exposition de rats à un cannabinoïde de synthèse, avant qu’ils se reproduisent,
induit chez leurs descendants (F1) une anxiété accrue aux stress ; un état qui contribue à la vulnérabilité aux toxicomanies. L’administration de ce même cannabinoïde à des
rattes, longtemps avant leur gestation, induit chez les femelles F1 une sensibilisation aux effets de la morphine, liée à une augmentation de ses récepteurs dans le noyau
accumbens.

En conclusion : l’exposition de fœtus au THC, tout comme celle d’individus mâles
ou femelles, longtemps avant qu’ils se reproduisent, induit chez leurs descendants, au
moins de première génération (F1), des modifications épigénétiques qui affectent
durablement leur vulnérabilité aux drogues.
Les futurs parents doivent se garder d’exposer leurs gamètes au THC, de même
que les femmes enceintes doivent se garder d’exposer leur foetus à cette drogue. Ainsi,  ils prémuniront leur progéniture, d’une modification, par un mécanisme épigénétique, de l’expression de certains gènes, les rendant plus vulnérables aux toxicomanies. Ils les protégeront également des effets tératogènes du THC, ainsi des perturbations psychiques, immunologiques, cognitives, que décrivent d’autres études.

*l’épigénétique correspond à des modifications des gènes qui codent chacun de nos
caractères. Ces modifications n’affectent pas l’ADN = l’acide désoxyribonucléique (le plan de la protéine support de ce caractère), mais la structure de la chromatine associée à cetADN. Cette structure conditionne la copie de ce plan, et donc sa réalisation.
Le THC, en modifiant la structure de la chromatine associée à certains gènes,
modifie leur expression et, partant, certains caractères.