« Légaliser le cannabis ne mettra pas fin aux trafics » (L’Express)

Légalisation de la production et de la vente du cannabis en Uruguay depuis décembre, coffee shops dans le Colorado depuis le 1er janvier… La légalisation de la consommation de cannabis pourrait-elle se généraliser? Eléments de réponse avec Stéphane Quéré, criminologue.

En mai dernier, l’Organisation des États américains (OEA), qui regroupe tous les pays du continent à l’exception de Cuba, publiait un rapport sur l’éventuelle légalisation du cannabis.

En décembre, l’Uruguay devenait le 1er pays à légaliser sa production et sa vente. Et depuis le 1er janvier des coffee shops ont ouvert leurs portes dans l’Etat du Colorado, aux Etats-Unis. La légalisation de la consommation de cannabis est-elle en passe de se généraliser? Eléments de réponse avec Stéphane Quéré, criminologue, spécialiste des réseaux criminels, et auteur du blog Crimorg.com

La légalisation à l’échelle mondiale de la consommation et de la vente du cannabis, notamment au motif de s’attaquer aux revenus du crime organisé, est-elle devenue inéluctable ?

Je n’y crois pas. Il suffit de regarder la situation d’un pays pionner dans ce domaine, les Pays-Bas. Là-bas les autorités font marche arrière, en décidant récemment d’encadrer davantage l’installation des coffee shops, à plus grande distance des frontières et des écoles. Ce durcissement s’est traduit par des cas de violences contre les maires qui soutenaient ces mesures – preuve que le crime organisé est bien derrière la consommation du cannabis aux Pays-bas, et qu’il se complait dans la législation.

Légaliser le cannabis ne serait donc pas un bon moyen de mettre fin au trafic et de tarir une source de revenus du crime organisé ?

Non. Prenons encore l’exemple des Pays-Bas. La légalisation de la consommation du cannabis n’y a pas fait disparaître le crime organisé. Celui-ci s’est simplement adapté, et a réussi à prendre pied dans les coffee shops, tout en gardant la main sur la culture du cannabis. On peut faire un parallèle avec la prostitution: en Allemagne, où les maisons closes ont une activité légale, elles sont pourtant sous la coupe des mafias. Autre exemple avec l’alcool: sa vente et la consommation sont légales, ce qui n’empêche pas les trafics. Les Etats américains qui ont légalisé la consommation et l’achat du cannabis ont choisi d’en encadrer la production, la vente, et même le marketing. Ces garde-fous ne suffiront pas ? Il y aura toujours des personnes pour s’affranchir de la loi, individuellement ou en bande organisée. Au Colorado, le cannabis sera fortement taxé, et donc cher.

Il est évident que très rapidement va se créer un marché noir parallèle pour les consommateurs qui ne voudront pas payer le prix demandé dans les coffee shops. De même il existe déjà un trafic de cartes de malades qui sont autorisés à consommer à titre médical. Les cartes sont revendues, échangées, copiées au bénéfice de personnes qui ne sont pas malades. La « limitation » d’un trafic en a créé un autre. Aussi il faut savoir que les Etats-Unis sont autosuffisants en matière de cannabis. La production est contrôlée par le crime organisé et les gangs, elle est assurée « indoor », dans des hangars, mais aussi « outdoor », en plein champs, notamment dans les parcs nationaux qui constituent de très grandes étendues naturelles, souvent difficiles d’accès mais propices à la culture du cannabis. Au final, si bénéfice il y a à légaliser le cannabis, c’est donc plutôt pour les forces de police et la justice, qui n’auront plus à s’occuper des « petits » consommateurs, et pourront se concentrer sur la lutte contre les réseaux.

Vous dites qu’après 20 ans de hausse continue, la consommation de drogues illicites connait un léger tassement, voire une baisse. Comment expliquer ce phénomène?

La légalisation du cannabis peut-elle entraîner une hausse de la consommation? Je ne sais pas si la législation peut entrainer ou non une hausse de la consommation, mais on peut observer que les modes de consommation changent. On note qu’au Royaume-Uni, où les pratiques sont souvent en avance sur le reste de l’Europe, les consommateurs délaissent le cannabis et la cocaïne, qui ont une mauvaise image, notamment chez les jeunes. Les vidéos de stars « défoncées » qui circulent sur les sites internets et les smartphones n’y sont sans doute pas pour rien. En conséquence, on note une baisse de la consommation de ces drogues illicites, au profit des drogues « licites » que sont certains médicaments détournés de leur usage thérapeutique. Déjà, aux Etats-Unis, le trafic de médicaments est de moins en moins artisanal, et de mieux en mieux organisé, notamment par les mafias italo-américaines.

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