EDITORIAL : Des effets inattendus de la libéralisation/légalisation du cannabis

 

par le Professeur Jean-Pierre GoulléPhoto Goulle

De nombreuses voix s’élèvent pour réclamer la modification du statut d’une drogue illicite dite « douce », le cannabis. Il convient de rappeler à ce propos que ce n’est pas une drogue « douce » mais une drogue à cinétique lente, dont les effets délétères sur la santé se sont considérablement  accrus au cours des 20 dernières années, en raison de la multiplication par un facteur quatre de la teneur moyenne en principe actif dans la drogue, le tétrahydrocannabinol (THC), ce n’est plus la même drogue.

Historiquement, l’une des raisons de ce classement en drogue « douce » – et cela était même enseigné en faculté de médecine – est lié à l’absence de récepteurs du THC (récepteurs CB1) au niveau du centre respiratoire bulbaire, d’où l’absence de risque de décès par surdose, contrairement aux morphiniques, en particulier. De plus, avec le cannabis d’antan, beaucoup plus faiblement dosé en THC, le risque de dépendance était nettement moins important.

Les chiffres récents attestent de cette dépendance accrue, puisqu’en France, les consommateurs de cannabis représentent 44% de tous les patients pris en charge pour addiction parmi les usagers de drogues illicites. Ils représentent même 62,5% des patients admis en traitement pour la première fois (rapport de l’observatoire européen des drogues et toxicomanies : OEDT, juin 2015). Certes, par son nombre moindre d’utilisateurs, en relation avec son caractère illicite, les dégâts qu’il engendre sont moindres que ceux du tabac avec 79000 morts ou de l’alcool avec 49000 décès, mais face à cette hécatombe évitable, parmi les objectifs prioritaires de santé publique figurent le zéro tabac et une réduction drastique de la consommation d’alcool.

Il serait donc criminel et cela engagerait la responsabilité de nos gouvernants de mener une politique qui pourrait être le berceau du développement d’autres addictions, alors que le coût social des drogues licites et illicites est proche de 250 milliards d’euros (le coût social des drogues en France, septembre 2015, observatoire français des drogues et toxicomanies : OFDT, voir cette lettre).

Parmi ceux qui prônent la libéralisation / légalisation, les arguments avancés sont principalement de deux ordres.

  • Pour certains, la France fait fausse route, alors que le pays dispose d’une des législations les plus strictes en matière de drogues illicites, elle caracole en tête des pays consommateurs de cannabis au niveau de l’Union Européenne, ce qui constitue pour eux un aveu de l’échec total de la politique répressive. Il convient cependant de leur faire remarquer qu’en la matière, la loi n’est pas appliquée « car la société n’est pas prête et la justice n’est que le reflet de la société » pour reprendre les propos tenus par un procureur de la république normand.
  • Pour d’autres, la libéralisation / légalisation devrait permettre de « casser » voire de faire disparaître le trafic et de rétablir ainsi la paix dans les cités, pour le plus grand bonheur de ses habitants et de ses dirigeants. De plus, le contrôle de la vente du cannabis taxé par l’état, comme cela est pratiqué dans ces pays, constituerait une manne financière très importante; d’autant qu’elle viendrait en complément des taxes perçues sur le tabac puisque la drogue est mélangée à ce dernier.

Mais c’est sans compter sur le fait que les trafiquants ne sont pas du tout décidés à abandonner un commerce aussi lucratif et finalement aussi peu risqué. Ainsi, dans les pays où de telles mesures de libéralisation / légalisation sont prises, les narcotrafiquants se sont très vite reconvertis dans le trafic de drogues encore plus addictives que le cannabis.

Aux Etats-Unis par exemple, suite à la légalisation du cannabis dans certains états, les cartels de la drogue se sont reconvertis dans le commerce de l’héroïne et ont inondé le marché, doublant rapidement le nombre d’usagers dans le pays.

A un moment où la France cherche non seulement à réduire le coût social des drogues estimé à 120,4 milliards pour le tabac, 120,1 milliards pour l’alcool et 8,7 milliards pour les drogues illicites, mais aussi à protéger la santé de ses concitoyens et surtout à réduire la véritable hécatombe constituée par les 130000 décès annuels évitables liés à ces addictions; le développement du trafic d’autres drogues illicites par le biais de la libéralisation / légalisation du cannabis, constituerait un très mauvais signal et indéniablement une erreur grave de conséquences au plan de la santé publique.

 

 

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