Consommation de cannabis : «La police doit avoir accès à un fichier des contrevenants»

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Le Professeur Jean Costentin réagit à l’annonce d’une systématisation des amendes à l’encontre des consommateurs de cannabis. Si l’idée n’est pas mauvaise, elle fait courir selon lui le risque d’une banalisation de cette drogue qu’il juge dangereuse.


Jean Costentin est professeur de pharmacologie et président du CNPERT (Centre National de Prévention d’Études et de Recherches sur les Toxicomanies).
Il a notamment écrit 
Pourquoi il ne faut pas dépénaliser l’usage du cannabis (éd. Odile Jacob, 2012) et s’apprête à publier Le Désastre des toxicomanies en France (éd. Odile Jacob, 2018).


FIGAROVOX.- Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb veut mettre en place un système d’amende forfaitaire pour usage de cannabis. Ce qui signifie que la police pourra infliger directement une amende aux consommateurs, sans nécessairement recourir à des poursuites correctionnelles. Estimez-vous que cette mesure contribue efficacement à la lutte contre la consommation de drogues?

Pr. Jean COSTENTIN.- Non, je ne suis pas sûr que cette mesure aille dans le bon sens ; même si l’idée de la contravention n’est pas folle en soi, car cela permettrait de rendre plus systématiques les sanctions à l’encontre des consommateurs. Mais cela contribue à la banalisation de l’usage des stupéfiants, alors que la priorité doit être de faire respecter la loi. Aujourd’hui, celle-ci prévoit jusqu’à 3 500 € d’amende et un an de prison, mais elle n’est pour ainsi dire jamais appliquée, faute d’être connue et rappelée en milieu scolaire. Il faut préciser ici que les Français sont les plus gros consommateurs de cannabis des 28 pays européens, et que l’on compte 1,6 million d’usagers réguliers, c’est-à-dire qui consomment du cannabis au moins une fois tous les trois jours. Comme l’action de cette substance sur les récepteurs nerveux est très durable, cela équivaut à dire que plus d’un million et demi de personnes vivent en permanence sous l’emprise du cannabis.

L’action du cannabis sur les récepteurs nerveux est très durable.

Où nous conduirait un laxisme accru dans ce domaine? Il y a en France 16 millions de fumeurs de tabac, et chaque jour, 12 à 14 personnes meurent sur les routes à cause de l’alcool. En tout chaque année, la cigarette tue 79 000 personnes, et l’alcool 49 000. Voilà les chiffres des drogues licites dont je n’ai eu de cesse de dénoncer les effets dans mes publications. C’est vers ces ordres de grandeur que nous nous dirigeons si nous faisons du cannabis une «drogue licite» comme une autre! Nous ne pouvons pas nous le permettre: la fermeté contre la consommation de drogue se présente aujourd’hui à nous comme un nouvel impératif catégorique.

Quelles mesures proposeriez-vous pour dissuader les consommateurs réguliers de faire à nouveau usage de cannabis?

Avec le Centre National de Préventions d’Études et de Recherches sur les Toxicomanies, nous proposons qu’il y ait une vraie volonté politique dans les sanctions et l’accompagnement des toxicomanes réguliers.

Dans un premier temps, nous disons oui à une contravention, à condition qu’elle soit au moins de 4ème classe, c’est-à-dire de 135 €. Un fichier des contrevenants devrait être créé pour permettre à l’officier de police judiciaire qui interpelle un délinquant de savoir immédiatement combien de fois il a été contrôlé, et de multiplier le montant de l’amende d’autant.

Au bout du troisième contrôle, comme manifestement l’intéressé est incapable de sortir de l’addiction, il se verrait soumise à l’obligation de participer à un stage de 14h (sur deux jours), à ses frais, dont l’objet serait de faire de la prévention et de sensibiliser aux effets des drogues. Le stage serait encadré par un corps sanitaire ainsi que par des agents de police, qui rappelleraient quelle est la loi en France. À l’issue de ce stage, un contrôle de connaissances aurait lieu: le redoublement du stage serait obligatoire en cas d’échec.

En cas de nouvelle récidive après ce stage d’information, les personnes passeraient en correctionnelle, et pourraient faire l’objet d’une injonction de soins pour essayer un sevrage. Elles seraient également soumises à un contrôle régulier d’urine pour s’assurer que le comportement addictif disparaît réellement. Cela permettrait de constituer une liste nationale dont l’objet est de protéger la population. S’agissant des personnes qui sont incapables de s’empêcher de se droguer, il est nécessaire de leur retirer le permis de conduire ou de leur interdire l’accès à plusieurs métiers comme conducteur de car ou d’avion, gardien d’une centrale nucléaire, membre du personnel hospitalier… Notre sécurité est à ce prix-là.

Nous avons d’abord caché les chiffres, puis quand il est devenu impossible de les taire, nous les avons euphémisés.

La prison, elle, ne sert effectivement à rien, ne serait-ce que parce que nos centres pénitentiaires aujourd’hui sont de véritables «super discount» de la drogue, et même les détenus au comportement sain en ressortent souvent addicts au cannabis.

Quoi qu’il en soit, aucune des mesures que nous proposons ne peut être instaurée sans qu’il n’y ait au préalable une véritable prévention contre l’usage des stupéfiants.

Vous estimez que la France ne fait pas assez de pédagogie quant aux risques liés aux drogues?

Non, nos efforts sont loin d’être suffisants. Les élèves du secondaire ne voient la gendarmerie que pendant 2 heures pour entendre parler des drogues. On est loin des Suédois, dont les enfants passent 40 heures consacrées à la prévention sur les stupéfiants, entre la maternelle et le début des études supérieures! Résultat: la consommation de drogue en Suède est 10 fois moins élevée que la moyenne européenne. Tandis qu’en France, le politique verse trop souvent dans l’ignorance, si ce n’est la tolérance puis la complaisance. Nous avons d’abord caché les chiffres, puis quand il est devenu impossible de les taire, nous les avons euphémisés ; aujourd’hui, alors qu’ils n’ont jamais été aussi alarmants, beaucoup de responsables politiques veulent démissionner. En Suède, il y a quarante ans, la réalité était la même que chez nous aujourd’hui: s’ils ont renversé la situation, ce n’est que grâce à un courage politique hors-norme. En France, nous avons perdu une bataille: ne perdons pas la guerre de la drogue.

Dans les collèges où j’ai régulièrement l’occasion d’intervenir à ce sujet, je demande aux jeunes qui ne consomment pas de stupéfiants de m’écrire, anonymement, la raison: est-ce parce que c’est dangereux, ou bien parce que c’est illégal? 60 % d’entre eux affirment ne pas se droguer parce que la loi l’interdit. Cela signifie d’abord qu’il y a encore du travail à faire sur l’information quant aux risques! Et ensuite, cela veut dire que les jeunes ne sont pas si transgressifs qu’on ne le dit. Tant qu’il existe un interdit, nous évitons à certains de nos enfants de sombrer dans cette addiction.

Dans un lycée où je suis intervenu, j’ai constaté qu’à 10h du matin, une quarantaine d’élèves au moins étaient soumis aux effets du cannabis et incapables de la moindre concentration

Que répondez-vous à ceux qui estiment que la politique est encore trop restrictive voire moralisatrice à l’égard des consommateurs de cannabis?

Ceux qui voudraient en banaliser la consommation doivent regarder la réalité en face! La France est un des pays dont la dépense publique en matière d’éducation est la plus élevée. Pourtant, nous ne sommes qu’en vingt-sixième position des classements PISA! J’affirme que nous pouvons remonter de 15 places dans ce classement si nous éradiquons le cannabis de nos collèges et lycées. Dans l’un d’entre eux, où je suis intervenu il y a peu, j’ai constaté qu’à 10h du matin, une quarantaine d’élèves au moins étaient soumis aux effets du cannabis, à un tel point qu’ils étaient incapables de la moindre concentration! Ceci est incompatible avec l’apprentissage scolaire. Et le drame du cannabis, c’est qu’il touche en priorité des jeunes au moment de leur éducation. Demain, c’est toute notre compétitivité qui en fera les frais.

Évidemment, je ne peux pas taire non plus les catastrophes en matière de santé publique: le cannabis crée des troubles de l’anxiété qui sont à mettre directement en corrélation avec le taux de suicide, principalement chez les jeunes ; ainsi que des troubles du comportement et même des formes de schizophrénie. On ne peut plus occulter le problème ou le minimiser.

J’affirme que nous pouvons remonter de 15 places dans le classement PISA si nous éradiquons le cannabis de nos collèges et lycées.

On entend dire aussi qu’il y a d’autres priorités plus urgentes que d’intensifier la lutte contre le cannabis. La police, par exemple, a parfois déjà du mal à lutter contre la hausse des violences dans de nombreux quartiers…

Il faut toujours garder à l’esprit le proverbe: «Il n’est de richesses que d’hommes». On dit que nous devons nous préoccuper de l’état de la planète que nous léguerons à nos enfants. Je crois qu’il est plus important encore de nous soucier de l’état de nos enfants! Or si nous voulons faire baisser les chiffres de la consommation de cannabis, la répression policière est indispensable. Il n’y a pas de solution «soft», et la dépénalisation serait un leurre. Avec 200 000 dealers dans nos rues, que croyez-vous qu’il se passera si nous mettons en place un réseau de distribution organisée? Qu’ils vont se mettre du jour au lendemain à vendre du muguet ou des fraises tagada? Soyons sérieux un instant: ils vendront d’autres drogues, plus nocives encore, voilà tout.

L’urgence est là: les jeunes découvrent la drogue entre 12 et 15 ans pour la plupart de ceux qui deviennent consommateurs réguliers. Le cannabis, plus tôt l’essayer, c’est plus vite l’adopter et plus rapidement en subir les conséquences pour sa santé. J’ai en tête les paroles de cette chanson d’Yves Duteil: «Prendre un enfant par la main, pour l’emmener vers demain»… C’est le défi que nous devons relever, et nous n’avons plus le choix.

Publicités