Risques liés à l’alcool: des médecins contre-attaquent

Instauration d’un prix plancher, taxe proportionnelle au degré d’alcool, encadrement plus strict de la publicité…Des médecins et experts de santé publique proposent 10 mesures pour limiter les dégâts de l’alcool.

Le secteur des boissons alcoolisées n’avait pas été chahuté de la sorte depuis longtemps. Après une première tribune publiée dans nos colonnes en mars visant à rappeler que le vin est aussi dangereux que n’importe quel alcool, quarante grands noms de la médecine et de la santé publique viennent de signer une nouvelle tribune. Cette fois, ils proposent aux autorités sanitaires dix mesures qu’ils jugent efficaces pour protéger des risques de l’alcool. «Nous ne sommes pas de ceux qui contestent que l’alcool, notamment le vin, fait partie de notre paysage, prennent-ils le soin de rappeler en préambule, (…) Mais nous témoignons de ses risques».

Les chiffres leur donnent raison: chaque année, 49.000 personnes décèdent et 15.000 autres se voient diagnostiquer un cancer à cause de leur consommation d’alcool. Les boissons alcoolisées sont d’ailleurs le premier facteur d’hospitalisation en France (environ 580.000 patients pour un coût estimé à 2,6 milliards d’euros par an, selon la Cour des Comptes). L’alcoolisation maternelle est de surcroît la première cause évitable de retard mental de l’enfant. Bien que la situation se soit améliorée depuis les années 1960, la France reste l’un des pays ayant le plus fort niveau de consommation d’alcool au monde, avec un peu moins de 12 litres d’alcool pur par an et par habitant. Alors, que faire?

Même sans abus, l’alcool est mauvais pour la santé

En guise de feuille de route, le gouvernement Français a pour seul objectif d’augmenter la taille du pictogramme destiné à rappeler que les boissons alcoolisées sont contre-indiquées aux femmes enceintes. Le programme proposé par les signataires de la tribune est autrement plus musclé. Ils commencent en douceur avec une première proposition consistant à ajouter sur les étiquettes la quantité de sucre, le nombre de calories ainsi que les grammes d’alcool contenus dans la boisson. L’objectif est d’aider les consommateurs à se repérer par rapport aux quantités maximales recommandées, fixées à 100 grammes par semaine, soit 10 verres standards. Pour l’heure, seuls le taux d’alcool et la présence de sulfites ajoutés doivent obligatoirement être affichés. Des discussions allant dans le sens de cette proposition sont en cours au sein de la Commission européenne.

Les médecins proposent également de remplacer la mention «l’abus d’alcool est dangereux pour la santé» par «l’alcool est dangereux pour la santé». «On le sait, l’alcool est nocif, même en petite quantité, notamment pour les gens souffrant de vulnérabilités. Certaines femmes ont plus de risque de développer un cancer du sein si elles boivent des boissons alcoolisées», explique le Pr Michel Reynaud, professeur de psychiatrie et d’addictologie et coauteur de la tribune. Très récemment, une étude a montré que le risque d’avoir certains cancers (œsophage, oropharynx et sein) augmente à partir de 10 grammes d’alcool par jour, soit l’équivalent d’un verre de vin.

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Mieux encadrer la publicité et instaurer un prix plancher

Les médecins reviennent également à la charge sur l’épineuse question de la loi Évin. Promulguée en 1991, celle-ci avait notamment pour objectifs d’encadrer la publicité des boissons alcoolisées et d’interdire la vente d’alcool aux moins de 16 ans. Mais des modifications successives ont fini par en amoindrir l’efficacité. «Dans le domaine de l’alcool, la loi Évin a été démantelée, désarticulée, et les dispositions restantes ne sont pour la plupart pas appliquées, déplore le Pr Reynaud. Nous souhaitons revenir à l’esprit initial de la loi, et ainsi protéger les consommateurs ciblés par les industriels du secteur, à savoir les jeunes et les femmes». Les auteurs de la tribune demandent notamment d’interdire fermement la publicité directe et indirecte sur les supports habituels, mais aussi sur Internet et les réseaux sociaux.

Mais la proposition la plus marquante est celle d’une taxe proportionnelle au contenu en grammes d’alcool, à laquelle s’ajoute un prix minimum de vente par unité d’alcool. À l’heure actuelle en France, les taux des différentes accises (impôts indirects) ne sont pas strictement proportionnels à la teneur en alcool ou à la nocivité particulière des différentes boissons alcoolisées, sauf exception. Ainsi, le vin représente 58 % de la consommation d’alcool en France, 71 % du chiffre d’affaires hors exportation et seulement 3,6 % des droits d’accises.

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Une minorité de gros consommateurs à risque

L’idée d’une taxe n’est pas du goût de Vin et Société, le représentant de la filière viticole, qui indiquait dans un document adressé aux candidats à la présidence de la République en 2017 que «les pays fortement taxés sont parmi ceux qui connaissent le plus de phénomènes d’alcoolisation massive». Or certaines expériences ont au contraire démontré que la hausse des taxes entraîne une diminution de la consommation. C’est le cas de la Colombie Britannique, une province canadienne où chaque augmentation des prix de 10% a été suivie d’une diminution de la consommation de 3,4%. En mai prochain, l’Écosse instaurera de son côté un prix plancher. Mais il existe également des contre-exemples, à l’image de l’Italie, qui est parvenue à ramener la consommation par habitant autour de 6 litres d’alcool pur par an, et cela alors que le vin y est totalement exonéré de droits d’accises.

«Il ne s’agit pas d’empêcher la population de boire de l’alcool, mais d’informer au mieux, souligne le Pr Michel Reynaud. Actuellement, la perception qu’ont les gens de l’alcool penche clairement en faveur de son aspect récréatif, et non des risques encourus. Il faut rééquilibrer la balance». Sur les 8,8 millions de consommateurs d’alcool réguliers, l’Observatoire français des drogues et toxicomanies estime à 3,4 millions le nombre de consommateurs à risque, c’est-à-dire buvant plus de 10 verres par semaine. «Ces personnes consomment les trois-quart de l’alcool vendu. Ce sont eux qui posent problème», conclut le spécialiste. Alors qu’ils n’ont, pour l’heure, pas reçu de réponse des autorités sanitaires, les signataires de la tribune s’apprêtent à demander la tenue d’une concertation citoyenne sur ce délicat sujet de santé publique.

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