Cannabis : les lycées gangrenés par les réseaux de trafiquants (Figaro 18/01/2014)

Face à l’ampleur du phénomène,  les policiers interviennent jusque dans les classes pour démanteler les trafics omniprésents dans la vie des élèves.

 L’angélisme de la prévention cède le pas à l’action. Face à l’ampleur de la banalisation du cannabis, collèges et lycées mettent désormais en œuvre une véritable veille et de vrais moyens opérationnels, fondés sur une coopération étroite avec les autorités policières. À la parole pédagogique des gentillettes semaines de sensibilisation contre la drogue, les établissements scolaires joignent le geste.

Depuis quelques mois, les démantèlements de réseaux se multiplient au sein des établissements ou à leurs abords. À Narbonne, au sein des lycées Diderot et Eiffel, à Castres, au lycée de la Borde ­Basse, à Brest dans plusieurs établissements, au lycée Jean-Zay à Orléans, et tout récemment à Rochefort, au lycée Merleau-Ponty, où des élèves de 16 à 17 ans ont même été interpellés dans leur classe… Après la surveillance de policiers en faction pendant plusieurs semaines parfois, alertés par les proviseurs, des centaines de trafiquants et de consommateurs ont été interpellés au cours des 18 derniers mois. Une dizaine par-ci, une vingtaine par-là. Garde à vue, convocation devant le juge des enfants, prison ferme pour les uns, mesures éducatives pour les autres. Dans leurs auditions, certains revendeurs d’herbe ou de cannabis reconnaissent jusqu’à 80 clients réguliers dans un même établissement, lesquels affirment fumer jusqu’à une trentaine de joints par semaine. Des élèves interpellés dans une opération de démantèlement à Orléans ont reconnu avoir dépensé jusqu’à 3000 € en quelques mois pour se fournir en cannabis. Si les collégiens sont touchés, les lycéens sont encore plus exposés, comme l’a observé l’enquête européenne sur l’alcool et les autres drogues en milieu scolaire (Espad) avec l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), publiée en décembre.

Tous milieux sociaux confondus, la consommation s’intensifie fortement au cours des «années lycée». La moitié des lycéens a déjà fumé du cannabis au cours de sa vie. Si les premières expérimentations sont observées dès la quatrième, on constate un doublement en troisième (24 %) et encore en seconde (41 %), dit l’étude. Capitaine de police à Synergie-Officiers, Benjamin Iséli a servi dix années dans un commissariat du Val-de-Marne, principalement sur les affaires de stupéfiants. «Le deal aux abords des lycées ne faiblit pas, au contraire» et «les consommateurs sont de plus en plus jeunes», constate le policier qui a travaillé récemment sur «une procédure pour trafic impliquant pour la seconde fois un gamin de Champigny-sur-Marne qui n’avait pas douze ans».

Cette banalisation est en grande partie due à la chute du coût des drogues. «Entre 1996 et 2008, la résine a perdu un quart de sa valeur et le prix du gramme d’herbe a été pratiquement divisé par deux», relève la proposition de loi du député (UMP) Éric Ciotti. Des prix à ­peine plus chers qu’un hamburger au MacDo ou un Coca en terrasse: 5 euros en moyenne le gramme de résine de cannabis, 6 euros le comprimé d’ecstasy et 7 euros le gramme d’herbe. Une baisse qui concerne aussi l’héroïne, à 40 euros le gramme, et la cocaïne, à 60 euros. La facilité d’accès, «sur le trottoir d’en face», indiquent de nombreux élèves parisiens ou provinciaux interrogés, galvanise aussi la consommation. On sait toujours où est le guichet. «Les dealers sont parfaitement identifiés au sein des ­lycées, témoigne Alice, élève de Victor-Duruy, lycée chic du VIIe arrondissement de Paris. On sait toujours qui vend quoi». La transaction s’opère à l’extérieur, à quelques mètres du portail, en quelques secondes. Si le dealer est extérieur au ­lycée, on procède par SMS. Certains proposent même d’effectuer une «livraison minute». «Ça circule partout, à l’intérieur comme à l’extérieur, confirme ­Mathieu, enpremière dans le public à Tours. Le «bif», le «pilon», comme on sur­nomme parfois le cannabis, fait désormais partie du quotidien, que les élèves en consomment ou non. Mathilde, elle, 17 ans, se dirait «plus choquée de voir un jeune avec une bouteille d’alcool devant le lycée qu’avec un joint».

Face à l’ampleur du phénomène, qui entraîne aussi d’autres délinquances dans les écoles ou à leurs portes, les directeurs d’établissement et les CPE (conseillers principaux d’éducation) n’hésitent plus à saisir les services de ­police. Si un correspondant police est affecté à chaque établissement depuis un certain temps, la collaboration avec les équipes pédagogiques devient plus étroite ces derniers mois. D’autant mieux que police et gendarmerie ont su se faire accepter par le milieu éducatif en intervenant aujourd’hui de manière discrète et «avec plus de doigté», explique-t-on au Syndicat des commissaires de la police nationale.

Aujourd’hui aussi, certaines académies signent des conventions de partenariat avec les centres scolaires et le procureur de la République pour renforcer vigi­lance, information et action. Ce qu’a fait l’académie de Lille en juin dernier et dont se félicite Jean-Marie Peltier, proviseur de la cité scolaire Fénelon, à Cambrai. Son établissement fait figure d’exemple pour ces nouvelles collaborations justice-police-Éducation nationale qui, en juin, ont permis de démanteler chez lui un trafic de cannabis impliquant une quarantaine d’élèves et de dealers venus de l’extérieur. Tout se passait devant les portes du lycée, en plein centre-ville. «J’ai pris attache avec le correspondant police car j’avais remarqué ces échanges suspects, raconte Jean-Marie Peltier. La brigade des stups a surveillé pendant trois semaines, fait des enregistrements vidéo pour procéder à des identifications et des recoupements avec nous, on a beaucoup échangé. Tout a été démantelé, et depuis septembre on a une paix royale!»

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