L’escalade insupportable des nouvelles drogues en France (Figaro 8/06/2015)

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 photo Goulle Tillement

 

Des demandes renouvelées de nouvelles drogues toujours plus puissantes, des chimistes capables d’en créer, un marché lucratif à l’abri de tout contrôle, activité principale de la criminalité organisée

 

Demandes et propositions nombreuses et diversifiées

Dans un rapport en date du 27 mai dernier, l’Observatoire Européen des Drogues et Toxicomanies (OEDT) tirait la sonnette d’alarme à propos des « nouvelles drogues » dites nouvelles substances psychoactives (NSP) pour bien indiquer leur impact mental. Elles sont plus puissantes et beaucoup plus toxiques; chacun peut très facilement s’en procurer sur Internet et se faire livrer à domicile par voie postale.

A coté des drogues classiques comme l’héroïne, la cocaïne, l’ecstasy et le cannabis toujours bien présents, il y a là un nouvel apport de drogues qui s’ajoute à celles qui existent et qui représente un danger supplémentaire considérable pour la santé dans notre société et en particulier pour les plus jeunes. Ce nouveau danger frappe de nombreux pays. Face à cette situation préoccupante l’Union Européenne (UE) a créé une structure spécifique pour suivre, analyser et maitriser ce nouvel afflux dont les conséquences pourraient être désastreuses s’il n’était pas contenu.

Jusqu’en 2008, les nouvelles drogues disponibles chaque année sur le marché européen se comptaient sur les doigts des deux mains, le dispositif européen d’alerte précoce ou Early Warning System (EWS) mis en place par l’OEDT en a dénombré 81 en 2013, sans compter celles qui n’ont pas été identifiées ! Cette progression est fulgurante : 13 nouvelles drogues en 2008, 41 en 2010, puis 73 en 2012. l’UE a décidé de mettre en œuvre une politique de lutte contre leur diffusion dans un marché européen en pleine expansion. On observe une véritable compétition entre les nouvelles drogues offertes à la consommation. A eux seuls, les cannabinoïdes de synthèse, beaucoup plus puissants que le cannabis classique dont ils dérivent, apparus pour la première fois en décembre 2008, sont au nombre de 120 en juin 2014. Ils représentent plus de la moitié des nouvelles drogues qui apparaissent sur le marché. En France, 13 nouvelles substances, principalement des cannabinoïdes de synthèse, ont été identifiées en deux mois entre le 1er août et le 1er octobre 2014. Ce phénomène, loin d’être localisé à l’Europe, touche également les Etats-Unis et de nombreux pays dans le monde.

 Pourquoi toutes ces nouvelles drogues ?

Parmi plusieurs réponses, la recherche de sensations toujours plus fortes est déterminante : la quête de drogues pouvant exercer des effets stimulants du système nerveux central, des effets euphorisants, ou hallucinogènes, voire de substances possédant à la fois toutes ces propriétés. Il y a donc un marché. Une autre raison, qui explique l’effet amplificateur de la demande, est la possibilité d’acquérir en toute légalité, sans risque, des produits inconnus, que donc la réglementation n’a pas encore classés dans la catégorie des drogues, ce qui permet d’échapper à toute poursuite en cas de saisie. De plus, la consommation de ces nombreuses NSP en particulier des cannabinoïdes de synthèse échappe aux dépistages biologiques habituels réalisés dans la salive ou les urines. En effet, alors que la consommation des drogues traditionnelles comme le cannabis, l’héroïne, la cocaïne ou l’ecstasy est facilement mise en évidence par le dépistage salivaire ou urinaire, ces tests biologiques sont totalement inopérants pour les NSP. Ainsi le consommateur de cannabis échappera à tout contrôle en substituant à la résine de cannabis dans son tabac, des cannabinoïdes de synthèse qu’il peut se procurer le plus facilement du monde sur la toile. Leur détection impose en effet des tests spécifiques qui ne sont pas pratiqués en France et dans la plupart des pays, qu’il s’agisse du dépistage d’un conducteur dans le cadre de la sécurité routière, ou de la surveillance médicale d’un sujet exerçant une activité professionnelle à risque.

D’où proviennent-elles ? Internet : un marché en plein essor avec de nouvelles drogues de plus en plus diversifiées

L’analyse du marché est compliquée par l’émergence de NSP non réglementées donc inconnues par le droit international. Le produit fini, mais le plus souvent un intermédiaire de synthèse est fabriqué à très bas coût, en Chine ou en Inde, où il a une existence légale, puis il est vendu en Europe. Il arrive d’ailleurs qu’il enfreigne la réglementation de certains pays de l’UE. La plupart des cannabinoïdes synthétiques sont fabriqués en Chine, puis acheminés en vrac, par l’intermédiaire de réseaux de transport et de distribution ayant pignon sur rue. Une fois dans l’UE, ces cannabinoïdes sont généralement mélangés à des végétaux séchés ou pulvérisés, puis conditionnés comme « euphorisants légaux » pour être vendus sur Internet directement ou par des intermédiaires. Au premier semestre 2013, dix huit pays de l’UE ont fait état de plus de 1 800 saisies de cannabinoïdes de synthèse. Les plus importantes ont été déclarées par l’Espagne et par la Finlande. Enfin, ces nouvelles drogues sont parfois produites en Europe à partir d’intermédiaires de synthèse, dans des laboratoires clandestins, principalement localisés dans le Nord et l’Est de l’Europe, puis vendues directement. Comme dans de nombreux domaines, mais tout particulièrement celui des drogues, la vente sur Internet occupe une place grandissante et pose de sérieux problèmes pour son contrôle et pour freiner cette offre. La possibilité pour les fabricants, les grossistes, les revendeurs, les hébergeurs de sites web et de paiement d’être localisés dans différents pays, d’être de plus très mobiles, rend la situation particulièrement difficile à maitriser. A cela s’ajoute encore le recours croissant à des réseaux clandestins anonymes du cybermarché noir ou darknets pour écouler toutes ces drogues auprès des dealers et des consommateurs. En 2013, l’UE a recensé 651 sites Internet proposant sous le label legal highs c’est à dire « euphorisants légaux », ou sous des appellations des plus fantaisistes, afin d’en falsifier l’identité comme : « produit chimique destiné à la recherche » ou « engrais » voire « complément alimentaire ». Un nombre croissant de ces nouvelles drogues est aussi proposé à la vente en tant que simple médicament. L’étiquetage mentionne d’ailleurs le plus souvent que l’achat n’est pas destiné à la consommation humaine; c’est aussi habituellement avec la mention « not for human consumption » figurant sur l’emballage que ces cannabinoïdes de synthèse sont proposés.

Quels sont leurs effets pathologiques ?

Les doses trop élevées sont mortelles. Globalement les décès annuels par surdosage s’élèvent à 6100 pour l’Europe en 2012 dont environ 340 en France et demeurent une cause importante de mortalité évitable, surtout chez les jeunes. En ce qui concerne la toxicité des cannabinoïdes de synthèse, qui dominent largement le marché des NSP, celle-ci est beaucoup plus importante que celle du cannabis, avec d’une part un plus grand nombre d’effets secondaires toxiques. On note en particulier, une hypertension artérielle et des vertiges, mais surtout des hallucinations et une tachycardie qui menacent le pronostic vital. Des intoxications à conséquence mortelle par défenestrations et automutilations consécutives au syndrome hallucinatoire, infarctus du myocarde et arrêt cardiaque sont régulièrement rapportées. Les centres antipoison américains font état de la prise en charge de 7000 dossiers de patients victimes de cannabinoïdes de synthèse pour la seule année 2011. Pour les autres nouvelles drogues, l’UE a récemment relevé 135 décès consécutifs à la prise de trois d’entre elles. Face à l’imagination sans limites de chimistes véreux, les nouveautés proposées à la vente sont actives à des doses de plus en plus faibles, augmentant ainsi le risque de surdosage, c’est le cas des dérivés synthétiques d’un médicament très puissant, le fentanyl. Ainsi, avec 0,1 gramme de carfentanyl, on peut préparer 10 000 doses. Il s’y ajoute un réel problème analytique car ces drogues ne sont pas détectables par les méthodes classiques. En effet, elles sont présentes en très faibles concentrations dans l’organisme et leur analyse nécessite la mise en œuvre de techniques spécifiques. Quant à la mortalité qui leur attribuée, les statistiques sont donc vraisemblablement très largement sous-estimées.

Comment lutter contre leur prolifération ?

La production et l’offre de drogue constitue aujourd’hui l’activité principale de la criminalité organisée. Il est très lucratif, discret, il est beaucoup plus facile de dissimuler une usine qu’un champ de pavot ou de cannabis, il nécessite moins de personnel, sa distribution est difficile à repérer. Le volumineux marché actuel du cannabis, à la fois importé et cultivé sur place, joint à toutes les autres NSP a entraîné une prise de conscience des autorités de santé. Le danger sanitaire encouru est d’autant plus grand qu’il s’agit d’une activité extrêmement lucrative, en pleine expansion, permettant aux groupes criminels organisés de générer des liquidités au travers de profits tout à fait considérables, qu’il s’agisse d’ailleurs des drogues traditionnelles ou de NSP. L’émergence de ces dernières a également des conséquences sur la lutte antidrogue qui devient beaucoup plus difficile, puisque à partir d’une très faible quantité de principe actif, il est possible de produire un très grand nombre de doses. Ainsi alors qu’il faut respectivement 200 et 750 grammes  pour fabriquer 10 000 doses équivalentes de cocaïne ou d’ecstasy,  2,5 grammes suffisent pour le méthylfentanyl et 0,1 gramme pour le carfentanyl ! Cette réduction drastique facilite leur dissimulation et donc leur trafic. Conséquence immédiate, tandis que les décès dus à l’héroïne sont en recul d’une manière générale, dans certains pays les décès dus à ces fentanyls progressent très vite et dépassent désormais ceux attribués à l’héroïne ! La lutte contre la prolifération de ces NSP impose de remonter les filières jusqu’aux lieux de production. Ainsi en 2011, les autorités ont déclaré avoir démantelé 350 sites de production de dérivés amphétaminiques en Europe, pour la plupart localisées en République tchèque.

Cannabis : controverses, contrastes et contradictions.

Contrairement aux débats politiques où les discussions portent sur la légalisation ou non des produits à base de cannabis, sur le terrain les actions se concentrent essentiellement sur des mesures médicales permettant de prévenir et de répondre aux dommages individuels et aux problèmes sociaux induits par leur production et par leur consommation. Leurs effets délétères et les conséquences sur la santé des consommateurs sont de mieux en mieux identifiés. Le cannabis est à l’heure actuelle la drogue la plus souvent à l’origine d’une demande d’aide médicale parmi les patients dépendants et voulant débuter un traitement. Depuis une dizaine d’années, de nombreux pays ont réduit les sanctions infligées pour les infractions liées à sa simple consommation ou à sa simple possession. En revanche, des mesures sont prises en Europe pour réprimer l’offre et le trafic. Dans le même temps, l’OEDT constate que le nombre d’infractions liées à sa possession et à sa consommation augmente de façon constante depuis près de dix ans.

Les coûts à long terme des traitements liés à la drogue.

L’Europe doit faire face à un double défi : d’une part, élaborer des réponses efficaces aux problèmes émergents et, d’autre part, continuer à prendre en charge les usagers de drogues en traitement au long cours. La majeure partie des coûts liés à ces traitements est la conséquence des « épidémies » d’héroïne des années 1980 et 1990. L’OEDT estime qu’en 2011, il y avait en France entre 270 000 et 410 00 usagers de drogue hospitalisés. L’Union européenne a consacré des moyens considérables pour mettre des traitements à disposition de ces personnes qui seraient selon les estimations 750 000 à bénéficier d’un Traitement de Substitution aux Opiacés (TSO). La France avec sa cohorte de 152 000 patients sous TSO est le meilleur élève de la classe européenne après le Royaume-Uni qui en compte 170 000. Désormais, une plus grande attention est également accordée aux coûts sociaux qui en découlent.

Le constat est implacable, le danger existe, il est clairement identifié. Il se développe à la fois qualitativement avec « l’offre » de substances de plus en plus actives et toxiques et quantitativement par des fabrications industrielles de taille internationale. Les organisations nationales, l’observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT) et internationales (OEDT, etc.) suivent attentivement  la progression de ce danger, l’évaluent, en rendent compte régulièrement, mettent en garde contre les conséquences prévisibles et proposent de les combattre. Personne ne pourra dire qu’il n’était pas prévenu.

 

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