«L’addiction à l’alcool est l’une des plus sévères»

INTERVIEW – Médecin addictologue et président de SOS addictions, le Dr Lowenstein rappelle pourquoi l’alcoolisme est une vraie maladie dont les risques ne doivent pas être sous-estimés.

LE FIGARO. – Plus de 3,5 millions d’alcooliques en France, tous âges et toutes catégories sociales confondus. Quel est le problème de la France vis-à-vis de l’alcool?

Dr William Lowenstein. – La France a, évidemment, du fait de sa production de vin, un lien historique et culturel avec l’alcool et ne peut pas le considérer comme une drogue. Résultat, les pouvoirs publics encouragent encore son usage et en tolèrent l’abus. Mais nous ne sommes pas une exception. Tous les pays producteurs ont le même problème: l’Allemagne ou l’Australie avec la bière, le Royaume-Uni avec le whisky, la Russie avec la vodka. D’où le résultat: une population qui ne prend pas suffisamment au sérieux les méfaits de l’alcool et des centaines de milliers de vies ruinées.

Pourtant, de nombreux Français sont confrontés à l’alcoolisme, chez un proche, un ami d’ami, ils savent que cela existe.

Entre 10 et 15 % des adultes présentent une consommation à risque ou un problème avec l’alcool. Mais dans l’imaginaire collectif, ces personnes sont faibles, n’ont pas su se contrôler, se sont laissées aller. Elles n’ont pas à embêter les 85 % qui veulent continuer à boire tranquillement, et qui n’ont pas à se priver en conséquence. Regardez, l’alcool est partout, tout le temps, dans chaque maison, pour les pots d’entreprise, les fêtes familiales, les déjeuners entre amis. Toute la société est addictogène: quand quelqu’un ne boit pas, on lui demande ce qui ne va pas.

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Il y a néanmoins ces messages de prévention en faveur d’une consommation modérée. Les gens ne peuvent pas dire qu’ils ne savent pas.

Quelle hypocrisie que ces messages! Allez, bonnes gens, consommez avec modération, mais consommez. Cela revient, de la part des autorités sanitaires, à se dédouaner des abus. A la place, il faudrait des slogans sur les ravages de l’alcool ; le nombre de cancers par an, de femmes dépendantes, de morts, de familles brisées, car c’est cela la réalité. Mais non, on préfère pacifier, sous-estimer les risques réels de cette vraie drogue. Les gens ne réalisent pas la gravité de la dépendance à l’alcool: ce chaos, cette survie douloureuse au quotidien. Je le dis, cette addiction est l’une des plus sévères qui soient avec les addictions aux amphétamines ou à la cocaïne.

Que voulez-vous dire?

Cette maladie entraîne une perte totale de contrôle vis-à-vis des autres. Aucune autre drogue, sauf la cocaïne, n’est aussi désinhibitrice, déstabilisatrice, entraînant paranoïa et violence, au point de terrifier sa propre famille. Et puis elle tue, par cancer, par maladie cardio-vasculaire ; par overdose, c’est le coma éthylique. En outre, la dépendance est terrible, plus forte que celle à l’héroïne. On se réveille la nuit pour boire, et un sevrage trop brutal entraîne des souffrances neuronales, des délires, des crises d’épilepsie qui peuvent être fatales. Enfin, la rémission est très difficile car le quotidien est envahi par l’alcool, contrairement aux autres drogues dures difficiles d’accès.

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L’alcoolisme est reconnu comme une vraie maladie. Cela n’a pas toujours été le cas…

En effet, pendant des années, le problème de l’alcool était celui des psychanalystes, on recherchait ce qui n’avait pas tourné rond dans l’enfance, on faisait le point sur des souvenirs douloureux. Il fallait à tout prix trouver une explication, et la seule solution était l’abstinence. C’était au patient de se guérir lui-même, une question de volonté. Heureusement, les progrès en neurosciences permettent de faire le ménage dans ces vieilles croyances. L’alcoolisme est bien une maladie fonctionnelle liée à des perturbations neuronales en raison d’une surexposition à l’alcool. Demander à une personne dépendante de faire preuve de volonté revient à demander à une malade d’Alzheimer de faire des efforts de mémoire!

Qu’est-ce qui peut faire changer le rapport à l’alcool: des lois?

Ah, si seulement les politiques luttaient contre l’abus d’alcool avec la même efficacité que contre l’insécurité routière… Ce n’est pas seulement 100 à 200 vies par an qu’on sauverait grâce à la limitation de vitesse à 80 km/h, mais des milliers. Je rappelle que l’alcool, c’est plus de 40 000 morts en 2015 en France, dont la moitié liée à la consommation de vin. Seulement voilà, il n’y a ni volonté ni intelligence politique. Par pression des lobbys, par clientélisme, par attachement à leurs origines et au territoire, les parlementaires sont en plein déni et se montrent même cyniques en la matière en défendant ardemment le vin. Quant aux lois votées, elles ne sont pas appliquées. N’importe quel jeune de moins de 18 ans peut se procurer de l’alcool sans avoir à montrer de pièce d’identité.

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C’est donc sans espoir!

Bien sûr que non, on ne peut pas rêver d’un grand chamboulement, mais on peut trouver des axes qui changeront progressivement la vision des choses. Celui de la femme enceinte est un bon exemple. A peu près tout le monde respecte la future mère qui écarte tout danger pour son enfant en refusant une goutte d’alcool. Avec cette sensibilisation accrue, j’espère que les personnes s’interrogent sur les effets de l’alcool sur elles-mêmes et comprennent qu’il faut s’en préserver. Il faut épargner nos enfants et retarder le plus possible l’âge du premier usage, et surtout des premiers abus. L’âge précoce d’initiation est directement associé au risque de dépendance. Enfin, une autre piste intéressante vise à apprendre aux individus à quantifier la consommation à risque. Quand un proche consomme plus de dix verres par semaine, qu’il ne peut s’empêcher de boire pendant un jour ou deux, et qu’il vit dans le déni, le risque de dérive est grand…

Au fond, faudrait-il interdire l’alcool, ou au moins le diaboliser pour en faire comprendre les risques?

Non, diaboliser l’alcool serait aussi peu intéressant et aussi ridicule que le fait de sous-estimer ses méfaits comme le font les politiques. L’alcool a une fonction initiale bénéfique. Mais sa consommation devrait rester occasionnelle, avec une prise de conscience massive du danger qu’il représente pour la santé et la liberté de chacun.

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