Dr Laurent Karila : « On ne fait pas assez de prévention sur les méfaits de la cocaïne »

Le Dr Laurent Karila.

Le Dr Laurent Karila. / SOS ADDICTION

La Croix : Quels sont les effets de la cocaïne sur l’organisme ?

L. K. : C’est une drogue stimulante qui entraîne un phénomène d’euphorie, de bien-être, de toute puissance. Vos pensées vont vite, très vite… C’est d’ailleurs ce qui fait que les consommateurs y reviennent. Voilà pour le premier effet. Vient ensuite la « descente » : une grosse demi-heure après la prise, le consommateur devient soudain très fatigué, triste, irritable. Il se met à fonctionner au ralenti. La tentation, du coup, c’est de reprendre un trait.

Certains disent pouvoir « gérer » leur consommation, sans être dépendant. Qu’en est-il ?

L. K. : Parmi les drogues les plus addictives, on trouve d’abord le tabac, l’héroïne, puis la cocaïne et enfin l’alcool. La cocaïne a donc, c’est indéniable, un potentiel psychoactif moins fort que le tabac ou l’héroïne en termes d’addiction, mais elle arrive quand même juste derrière ! On ne peut donc pas dire qu’elle ne rend pas dépendant. Après, cela n’a pas vraiment de sens de parler en soi du potentiel d’accroche d’un produit, il diffère tellement entre deux personnes.

Nous ne sommes donc pas égaux face au risque de dépendance…

L. K. : Non, l’impact de la cocaïne sur le cerveau n’a rien à voir d’un individu à l’autre. En fait, l’installation de l’addiction dépend de divers paramètres. Ils sont d’abord d’ordre psychologique : certains individus présentent une tendance plus marquée que d’autres à la dépression, aux troubles anxieux… Viennent ensuite les facteurs environnementaux : le stress au quotidien, le cadre dans lequel on a consommé la première, le fait d’être entouré ou non de consommateurs. Reste enfin, le terrain génétique, important lui aussi.

Croire qu’on saura « gérer » sa consommation de cocaïne au motif que d’autres y arrivent est donc infondé ?

L. K. : Absolument. Je ne crois pas à la consommation « contrôlée ». Le plus souvent, la dépendance s’installe sournoisement. Au bout d’un an ou deux de consommation, des troubles cognitifs apparaissent : troubles de la mémoire, de l’attention. Mais c’est surtout une drogue très cardiotoxique. Elle est vasoconstrictrice et le risque, au moment d’une prise, c’est qu’une artère se trouve serrée trop fort et qu’une partie de l’organisme ne soit plus irriguée.

Une étude a récemment montré que, après un trait, un cocaïnomane a un risque 24 fois plus élevé que la moyenne de faire un infarctus dans l’heure qui suit. Et ce, qu’il s’agisse du millième trait ou du tout premier, c’est totalement aléatoire.

À quelle condition un sevrage peut-il réussir ?

L. K. : Le sevrage, qui est la première étape du soin, dure environ trois semaines. Concernant la cocaïne, les symptômes de manque physiques s’atténuent rapidement. Ce qui fait rechuter, c’est l’envie psychologique de consommer. Et cette envie peut être stimulée par différents signaux : le fait d’en voir à la télé, de réentendre une musique qui évoque une période de consommation ou, tout simplement, le fait d’être confronté aux objets utilisés lors des prises. Je me souviens d’un patient qui pilait sa cocaïne avec son titre de transport en commun et le plus compliqué pour lui, c’était de l’utiliser au quotidien sans que cela déclenche l’envie de consommer.

Vos patients arrivent-ils à vraiment décrocher ?

L. K. : Il n’y a pas de règles. Pour que ça marche, il faut qu’ils soient motivés et qu’un bilan médical poussé – physique et psychologique – ait été mené pour savoir sur quels paramètres jouer. On couple ensuite les traitements médicamenteux avec une psychothérapie comportementale. Tout l’enjeu est d’aider les patients à réagir autrement à leurs envies, à éviter les situations à risques. Le plus dur, c’est de garder la volonté d’arrêter.

Alerte-t-on assez, selon vous, sur les méfaits de cette drogue ?

L. K. : Clairement pas ! Les autorités insistent avant tout sur ceux du tabac et de l’alcool et elles ont raison puisqu’ils font, à eux deux, 130 000 victimes par an. On parle de plus en plus du cannabis, mais on fait trop peu sur la cocaïne. À tort, car c’est vraiment en train de devenir une drogue problématique.

Recueilli par Marie Boëton