Le cannabis n’est pas un médicament

Conférence du Professeur Costentin à Rabat

Pourquoi le cannabis, tout comme son principal constituant psychotrope, le tétrahydrocannabinol, ne devraient prétendre, d’un point de vue pharmacologique, à la dignité de médicament

Jean Costentin

Docteur en médecine, pharmacien, docteur ès sciences, professeur émérite de pharmacologie, directeur de l’unité de neuropsychopharmacologie du C.N.R.S. (1984-2008) ; ancien membre de la pharmacopée, membre titulaire de l’académie nationale de Médecine et de sa commission « addictions » ; membre titulaire de l’académie nationale de pharmacie et de sa commission « agents stupéfiants et dopants »

En France, une imprudente et hâtive décision ministérielle a légalisé, par arrêté, « le cannabis thérapeutique » et a autorisé, aussitôt après, la mise sur le marché (A.M.M.) d’un mélange de THC et de cannabinol (Sativex®). Cinq ans plus tard ce « médicament » n’est toujours pas disponible dans les pharmacies françaises ; la « commission de transparence » de l’agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) ayant estimé que le service médical rendu était négligeable, que son prix était prohibitif et ne pourrait prétendre à un remboursement sécurité sociale que de 15%.

Ces dispositions ont été prises en rupture avec la plupart des principes et critères qui fondent la dignité de médicament. Cette bulle a éclaté au cœur d’une campagne menée par plusieurs lobbies qui militent pour la dépénalisation et même la légalisation du cannabis à des fins récréatives, certains d’entre eux proposant même la légalisation de toutes les autres drogues. Tous les pays qui ont légalisé le cannabis à des fins récréatives l’ont préalablement adoubé comme médicament.

Nous allons évoquer les aspects pharmaco-thérapeutiques du cannabis, sous une forme condensée, énumérative, afin de présenter les principaux arguments qui s’inscrivent, en l’état des connaissances actuelles, contre l’usage du cannabis ou de son THC comme médicaments.

  • Le décret ministériel, paru au J.O. de la république française, qui « autorise l’usage du cannabis et de ses dérivés» ; il a été rédigé par un administratif pressé, ignorant qu’une plante, le cannabis, n’a pas de dérivés. ll voulait vraisemblablement parler de constituants, tel le THC ou le cannabidiol….mais à ne pas les nommer il les validait tous ; ils sont au nombre de près d’une centaine dans la plante…
  • Depuis plus de trente ans, il n’est plus jamais fait usage en thérapeutique, de cigarettes médicamenteuses ; sachant les méfaits, pour l’appareil broncho-respiratoire, de tout ce qui se fume
  • Le cannabis fumé produit 6 à 8 fois plus de goudrons cancérigènes que la combustion du tabac. La combustion du cannabis (marijuana) ou de sa résine (haschisch ou shit) s’opère à une température de 200°C supérieure à celle du tabac, poussant ainsi plus loin la décomposition thermique (pyrolyse) et formant davantage de goudrons.
  • Cette température de combustion, plus élevée, génère au moins cinq fois plus d’oxyde de carbone (CO) ; ce gaz toxique qui se fixe à l’hémoglobine du sang ; ce qui diminue sa capacité de transport de l’oxygène, depuis les poumons qui le captent, jusqu’aux tissus (muscles en particulier) qui le consomment.
  • La toxicité du THC, le constituant principal du cannabis, est manifeste pour le corps : Accélération du rythme cardiaque ; vasodilatation dans certains territoires ; déclenchement d’artérites des membres inférieurs, pouvant survenir chez le sujet jeune (donc beaucoup plus précoces que celles induites par le tabac) ; dans la même registre, et avec la même précocité, induction d’accidents vasculaires cérébraux ;… Le THC est dépresseur de l’immunité ; il diminue la résistance que l’individu peut opposer aux agresseurs microbiens.
  • Le THC perturbe la croissance ; à 20 ans, la taille serait en moyenne de 10 cm et le poids de 4 Kg inférieurs à ce qui est constaté chez les adolescents qui n’ont pas fumé de cannabis.
  • Le THC se concentre dans les testicules, réduisant la sécrétion de l’hormone mâle, la testostérone, ce qui détermine au long cours, une baisse de la libido, un certain degré de régression des caractères sexuels masculins, ainsi qu’une diminution des spermatozoïdes dans le liquide séminale. De plus, le cannabis est incriminé dans la survenue d’une variété agressive de cancer du testicule (le germinome non séminome).
  • Le cannabis fait mauvais ménage avec la grossesse ; trois femmes sur quatre qui le consomment sont incapables alors de s’en abstenir. Cela abrège la durée de la gestation et fait naitre des bébés de plus petit poids que ne le ferait la seule prématurité. Le risque de mort subite inexpliquée est plus important chez ces « bébés cannabis », leur développement psycho-moteur est retardé durant toute l’enfance ; la fréquence de développement d’une hyperactivité avec déficit de l’attention est accrue, tout comme l’incidence ces toxicomanies à l’adolescence.

 

Les méfaits du cannabis, en particulier par son THC, sont encore plus importants et graves, au niveau cérébral :

  • Le THC induit une addiction (ou pharmacodépendance), qui concerne près de 20% de ceux qui l’ont expérimenté (en France on dénombre 1.400.000 usagers réguliers ; dont 650.000 usagers quotidiens et multi quotidiens.
  • Le THC persiste dans le cerveau et les lipides de l’organisme durant des jours et même des semaines, ainsi ses effets sont très persistants ; c’est « une drogue très lente ».
  • Il perturbe l’éveil, l’attention, la mémoire à court terme (sans laquelle ne peut se former une mémoire à long terme) ; ce qui est à l’origine de graves perturbations cognitives et éducatives.
  • Il produit une ivresse, assez comparables à celle due à l’alcool, avec lequel il donne lieu à une potentialisation mutuelle ; ainsi, la rencontre du cannabis et de l’alcool multiplie par 14 le risque d’avoir un accident mortel de la route.
  • Il induit des troubles délirants et hallucinatoires, tels ceux vécus au cours de la folie (schizophrénie).
  • Il est à l’origine, en aigue, de possibles crises d’angoisse, mais plus souvent d’un effet anxiolytique incitant l’anxieux à en user et bientôt à en abuser, développant une tolérance, qui fait réapparaître alors une anxiété plus intense qu’elle n’était primitivement.
  • Le THC est perçu lors des premiers usages par un sujet dépressif comme anti dépresseur, ce qui l’incite à en user, puis à en abuser, jusqu’à ce que l’effet disparaisse et fasse réapparaître une dépression intense, avec en embuscade son risque suicidaire.
  • Au rythme où les effets du THC s’atténuent le cannabinophile y ajoute souvent d’autres drogues ; instaurant une poly toxicomanie
  • Le THC peut déclencher une psychose cannabique, qui ne régresse que sous un traitement antipsychotique ; elle ne réapparaîtra pas si le sujet ne consomme plus jamais de cannabis

10   Le THC peut décompenser une vulnérabilité à la schizophrénie, et ainsi déclencher   l’apparition de cette affection grave, dont on ne guérit jamais.

11   Des études récentes (Y. Hurd, N.Y., U.S.A.) montrent que le THC, consommé par des personnes en âge de procréer, par un mécanisme épigénétique, leur fait transmettre à leur progéniture une vulnérabilité aux drogues et toxicomanies, qui se manifestera à l’adolescence. On savait que les enfants de parents toxicomanes étaient eux-mêmes victimes de celles-ci ; on pensait que c’était la seule conséquence des mauvais exemples parentaux, on sait maintenant que cette vulnérabilité est soutendue par des modifications héritées de l’expression de certaine gènes.

Ces méfaits principaux et souvent graves étant évoqués, considérons maintenant les effets pharmacologiques induits par le THC, que certains voudraient recruter à des fins thérapeutiques.

Les effets du THC sont multiples, en raison du grand nombre de récepteurs cérébraux sur lesquels il agit (les récepteurs CB1 = cannabinoïdes de type 1) et de leur caractère ubiquistes (présents dans toutes les structures cérébrales), de là ses effets multiples, sans préjuger de leur intensité. Citons pêle-mêle : des effets sédatifs, tranquillisants, analgésiques, myorelaxants, de diminution de la pression intra-oculaire (en cas de glaucome), amnésiants, de diminution du seuil épileptogène, d’augmentation de l’appétit (orexigène) ; de diminution des vomissements (anti-émétique), d’induction de troubles de l’équilibre et de la coordination des mouvements…

Depuis Claude Bernard, à la suite de son maitre François Magendie (i.e. depuis plus d’un siècle), la thérapeutique répugne à administrer des soupes végétales associant dans des proportions non définies des principes actifs divers et variés dont les effets peuvent s’épauler ou se contredire. Voilà déjà qui invalide cannabis.

La multiplicité des effets développés par le seul THC s’inscrit contre la notion de médicament. Un médicament doit développer un effet principal, majeur, éventuellement un ou deux effets latéraux que l’on peut parfois mettre à profit, mais surtout pas plus. Avec le THC on redécouvre la panacée, la thériaque ; c’est un retour de plus d’un siècle en arrière. Si on sollicite par exemple une analgésie, non seulement on n’a pas besoin, mais on va être gêné par beaucoup des autres effets servis simultanément, « en prime » ; tels une ivresse, un appétit aiguisé, un état de sédation, des troubles de la coordination motrice, des troubles délirants, des hallucinations, une dépendance rendant bientôt cette utilisation indispensable pour échapper au mal être de la privation ….autant d’effets qui, bien plus que latéraux, pourront être manifestement adverses.

Les effets que l’on voudrait solliciter sont, individuellement, d’une intensité qui n’a rien d’exceptionnelle, alors que l’on dispose, pour chacun des effets que développe le THC, d’authentiques médicaments, ayant une efficacité  souvent meilleure, et surtout une bonne spécificité d’action. Par exemple, pour traiter le glaucome on dispose d’au moins 6 classes de médicaments différents d’efficacité avérée. Pour agir sur les vomissements, on trouve dans la famille des sétrons, des molécules beaucoup plus actives que le THC.

Ce qui qualifie avant tout un médicament, au point d’être consubstantiel à cette qualité, c’est le rapport bénéfices/risques. Quels bénéfices peut-on espérer que le patient en retirera et quels risques encourra-t-il à utiliser ce médicament. Ce rapport est spécialement mauvais pour le THC. On a fait disparaître récemment du marché une benzodiazépine myorelaxante, très efficace, pour bien moins de motifs d’incrimination.

Nous devrions considérer aussi le devenir du THC dans l’organisme, dans ses interactions avec différents médicaments et surtout au travers de son exceptionnelle persistance, avec une imprévisible durée d’action.

Tout cela étant considéré, on peut affirmer aujourd’hui que le cannabis, en tant que tel, ainsi que son constituant psychotrope essentiel, le THC, qui est le substrat de tous les appétits, ne devraient pas être acceptés en tant que médicament, dans les indications proposées ou anticipées.

Le chercheur pharmacologue soussigné, n’exclue évidemment pas que l’on puisse découvrir parmi les dizaines de cannabinoïdes que recèle le chanvre indien, un ou plusieurs d’entre eux, qui développeraient d’intéressantes propriétés pharmacologiques, sans effets adverses manifestes. Le cannabidiol, substance non psychotrope, pourrait être un candidat sérieux ; cependant, en l’absence d’informations robustes, cette assertion est actuellement tout à fait prématurée.

Pr. Jean Costentin